Fraude obtention du passeport canadien (Enquête)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Une plaignante estime que le reportage d'enquête sur la fraude dans l'obtention du passeport canadien a injustement ciblé la communauté libanaise. Elle juge que Radio-Canada n'a présenté que l'image frauduleuse des immigrants libanais, faisant fi des milliers de Canadiens d'origine libanaise honnêtes.

Les notions d'équité et d'équilibre journalistique n'obligent pas la reporter à accorder autant d'espace aux Libanais fraudeurs qu'aux Libanais honnêtes. La journaliste a pris les précautions nécessaires pour montrer que plusieurs mais pas tous les Libanais tentaient de contourner la loi pour obtenir le passeport canadien. Radio-Canada n'avait pas l'obligation de documenter des cas de fraude dans d'autres pays que le Liban avant d'aller en ondes.

L'enquête intitulée « La passe des passeports » respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Mme Shereen Ghattas m'a demandé une révision à la suite de la diffusion d'un reportage à l'émission Enquête, le 17 septembre 2009, intitulé « La passe des passeports ». Elle estime que Radio-Canada a présenté un seul côté de la médaille, soit l'image d'immigrants libanais fraudeurs, faisant fi des milliers de Libanais honnêtes vivant au Canada. Elle reproche au reportage d'avoir mis l'accent sur un seul groupe ethnique, ce qui irait à l'encontre des principes d'équité et d'équilibre contenus dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Mme Ghattas demande la diffusion d'une autre émission qui présente la communauté libanaise de façon positive.

La direction de l'Information a répondu que l'enquête n'a pas porté atteinte à la réputation de la communauté libanaise, mais qu'elle a seulement ciblé les fraudeurs. On s'est attardé sur le cas des Libanais, car la journaliste avait mis la main sur la liste des clients d'un consultant en immigration qui avait fait l'objet d'une perquisition. Or, la majorité des clients de ce consultant étaient Libanais. « Dénoncer une fraude, ce n'est pas inciter au racisme ni à la haine envers les membres d'une communauté », a écrit la direction.

LA RÉVISION

Le reportage de la journaliste Julie Vaillancourt et du réalisateur Pier Gagné sur la fraude dans l'obtention de passeports canadiens peut être visionné à l'adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2009/09/17/005-immigration-fraudes.shtml

La plaignante estime que les notions d'équité et d'équilibre n'ont pas été respectées dans ce reportage. Voici comment ces notions sont définies dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« L'équité : l'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. » (NPJ, III. Principes, 2)

« L'équilibre : les émissions qui traitent de sujets controversés doivent présenter, de façon équitable, l'éventail complet des opinions pertinentes. (…) » (NPJ, III. Principes, 5)

La plaignante croit que l'équité et l'équilibre, dans ce cas-ci, obligeaient la journaliste à deux choses : documenter des cas de fraudes dans les différentes communautés émigrantes (Liban, Maroc, Turquie, Koweït) et parler autant des Libanais respectueux des lois que des Libanais fraudeurs.

L'équité envers la communauté libanaise

Les notions d'équité et d'équilibre, telles qu'elles sont définies dans les Normes et pratiques journalistiques, font référence à la nécessité de présenter un éventail d'opinions ou de points de vue. Or, Julie Vaillancourt n'a pas rapporté de « points de vue » sur la possibilité qu'il y ait fraude. Elle n'a pas interviewé d'experts alléguant, par exemple, que beaucoup de Libanais tentaient d'obtenir illégalement un passeport. Dans ce cas-là, l'équité aurait exigé qu'elle obtienne une réponse ou une réaction d'un porte-parole de la communauté libanaise, car on aurait été en présence d'allégations et non de faits.

Le journalisme d'enquête est un genre différent du reportage traditionnel où l'on confronte des points de vue. Julie Vaillancourt tente de découvrir la vérité. Elle a fait enquête plusieurs mois pour trouver des preuves de l'utilisation de stratagèmes illégaux pour acheter un passeport canadien. Et elle en a trouvées. Elle interroge notamment, en caméra cachée, un présumé fraudeur d'origine libanaise, client d'un consultant en immigration d'origine libanaise. L'équité, dans ce cas-là, veut que la journaliste confronte le présumé fraudeur avec les faits qu'elle a recueillis et confronte, de la même façon, le consultant. C'est ce qu'elle a fait ou tenté de faire dans tous les cas. Le reporter d'enquête qui déniche des fraudeurs n'a pas l'obligation d'accorder la moitié du temps d'antenne aux Libanais qui ont obtenu en toute légalité leur passeport. N'oublions pas que le sujet du reportage est la fraude dans l'obtention des passeports et non un portrait de la communauté libanaise à Montréal.

Je comprends le malaise de la plaignante, car l'enquête met l'accent sur la « filière » libanaise, c'est-à-dire sur les Libanais qui tentent d'obtenir frauduleusement un passeport canadien. La plaignante n'a pas tort de croire que certains téléspectateurs peuvent conclure à tort que la fraude est généralisée dans la communauté libanaise. Il n'y a malheureusement pas de façon miracle de corriger ces perceptions et ces généralisations injustifiées dans l'opinion publique. Bien sûr, les journalistes doivent prendre toutes les précautions nécessaires pour ne pas favoriser ce genre de généralisation, mais on ne peut pas censurer une information d'intérêt public sous prétexte qu'elle risque de nuire à la réputation d'une communauté.

Le sujet est délicat et difficile, car différents groupes minoritaires peuvent souffrir de préjugés alimentés par des enquêtes journalistiques tout à fait légitimes. Dans les mois qui ont suivi le 11 septembre 2001, les musulmans ont beaucoup reproché aux médias de parler de l'appartenance religieuse des terroristes, ce qui, dans la tête du public, créait un amalgame injustifié. Des citoyens d'origine arabe ou de confession musulmane ont souffert de discrimination dans la foulée du 11 septembre et de la médiatisation de ces événements. Même situation dans la communauté haïtienne de Montréal. À cause du phénomène très médiatisé des gangs de rues et de la délinquance chez un certain nombre de jeunes Montréalais d'origine haïtienne, la communauté tout entière a le sentiment d'être éclaboussée. Ces risques bien réels ont amené Radio-Canada à demander à ses journalistes de ne mentionner l'origine ethnique ou religieuse d'une personne que lorsque c'est essentiel à la compréhension de la nouvelle. Dans le cas du reportage sur la fraude des passeports, il était essentiel de préciser l'origine des clients. Il ne s'agit pas ici d'un ou de deux actes isolés, mais d'un stratagème connu, facilité notamment par les douaniers libanais qui n'inscrivent pas automatiquement dans les passeports les allées et venues de leurs citoyens.

D'ailleurs, au gré de l'actualité, le regard des médias sur les différentes communautés varie. Lors de la dernière guerre entre Israël et le Liban, Radio-Canada a dépêché des correspondants au Liban et a fait état de la souffrance de ce peuple. Les victimes de cette guerre et la communauté libanaise de Montréal ont bénéficié d'une importante couverture pleine d'empathie. Radio-Canada a donc fourni au fil des ans à son public le contexte nécessaire pour comprendre le désir des Libanais de s'expatrier ou d'obtenir la double nationalité.

Accorder autant d'espace aux « bons » citoyens qu'aux citoyens « malhonnêtes » rendrait le journalisme impraticable.

Les précautions à prendre

La journaliste Julie Vaillancourt a-t-elle pris les précautions nécessaires dans son reportage pour ne pas laisser entendre que la fraude était généralisée dans la communauté libanaise?

Trois personnages clés du reportage, qui dénonçaient cette fraude, étaient eux-mêmes des Libanais. Cela montrait clairement que, dans la communauté libanaise, plusieurs immigrants n'avaient pas choisi cette voie illégale et étaient prêts à parler publiquement de cette pratique qui justement nuisait à l'image du groupe. La journaliste d'origine libanaise, Ghada El Arnaout, a eu le courage de participer à l'enquête à visage découvert pour savoir ce que certains consultants disaient en privé à leurs clients. On la décrit dans le reportage comme étant « scandalisée » par cette fraude. L'avocat Joseph Daoura et le consultant en immigration, Dory Jade, tous deux d'origine libanaise, ont exigé plus de fermeté des autorités canadiennes et libanaises. Ce sont donc des voix à l'intérieur de la communauté qui ont dénoncé le stratagème utilisé par leurs compatriotes, ce qui était une excellente façon d'éviter de mettre tous les immigrants libanais dans le même panier.

Dans l'écriture de son reportage, la journaliste évite de généraliser : elle parle de « plusieurs », de « nombreux » Libanais. Elle rapporte aussi, carte à l'appui, que parmi les 1 900 clients de Nizar Zakka, la majorité vient du Liban et des Émirats arabes unis, mais aussi du Maroc, de la Turquie, de la Jordanie et du Koweït.

Malgré les précautions prises dans l'écriture du texte, l'équipe de reportage était consciente qu'elle risquait de se faire reprocher d'avoir injustement ciblé la communauté libanaise. La journaliste a donc vérifié ce que des consultants en immigration provenant d'autres horizons, notamment d'Afrique, disaient à leurs clients. L'un de ces consultants vient, de toute évidence, d'ailleurs que du Liban. Mais il aurait été tout de même souhaitable de préciser dans le reportage l'origine de ces trois consultants afin que le public saisisse encore mieux que des non-Libanais étaient impliqués dans ce stratagème.

À mon avis, au-delà des perceptions, le téléspectateur a les éléments nécessaires pour comprendre que plusieurs mais pas tous les Libanais ont eu recours à ce stratagème et que des ressortissants d'autres pays tentent aussi d'utiliser les failles du système.

Pourquoi mettre l'accent sur les fraudeurs libanais?

Aurait-il fallu, au nom de l'équilibre, que la journaliste parle autant des fraudeurs marocains, turcs, jordaniens que de ceux du Liban? Dans un monde idéal, sans doute. S'il n'y avait aucune contrainte monétaire ou de temps, un reportage, ou une série de reportages, aurait peut-être pu faire la lumière sur plusieurs filières, dans plusieurs pays. Mais la réalité du journalisme, ce n'est pas cela. Les reportages d'enquête mettent au jour en général une partie de la réalité. Comment pourrait-on demander à un journaliste de dévoiler, preuves à l'appui, en quelques mois, l'ensemble des réseaux actifs à l'étranger alors que les autorités au Canada enquêtent depuis des années sur ce phénomène?

Plusieurs raisons journalistiques, relevant de la liberté de presse, expliquent que Julie Vaillancourt se soit concentrée sur des cas de fraudeurs libanais :

Le consultant sous enquête, dont elle a d'abord entendu parler, était d'origine libanaise. Elle a obtenu la liste de ses clients. Une bonne partie de ceux-ci venait du même pays que lui. C'est un de ces clients libanais que la reporter a réussi à identifier et à faire filmer en caméra cachée. L'équipe de Radio-Canada a été au Liban pour retracer d'autres clients de ce même consultant. Le Liban a aussi la particularité d'avoir une faille dans son système qui permet aux Libanais de ne pas faire tamponner leur passeport quand ils rentrent chez eux. Ceux qui veulent « acheter », en quelque sorte, la nationalité canadienne n'ont donc pas besoin d'essayer de corrompre un douanier. Enfin, n'oublions pas que le rapatriement, au frais des contribuables, de 15 000 Canadiens d'origine libanaise durant la guerre en 2006 avait suscité la controverse au Canada. Selon les autorités, la moitié d'entre eux était retournée vivre au Liban après la guerre. Des Libanais avaient donc utilisé leur passeport canadien uniquement pour être rapatriés, une pratique dénoncée notamment par l'avocat d'origine libanaise, Joseph Daoura. Cela ne veut pas dire que ceux qui sont repartis avaient obtenu illégalement leur citoyenneté, mais cela montrait que la nationalité canadienne était devenue une police d'assurance pour beaucoup de Libanais.

Les informations recueillies sur le consultant Nizar Zakka permettent à elles seules de constater qu'il ne s'agit pas de quelques cas isolés de présumée fraude. Toutefois, on ne dispose d'aucun chiffre pour évaluer l'étendue exacte du phénomène. L'émission indique qu'ils seraient « des milliers », toutes nationalités confondues, à avoir obtenu le passeport canadien en contournant la loi. C'est une estimation plausible, étant donné les sources que la journaliste m'a permis de consulter.

Conclusion

Le reportage de l'émission Enquête, « La passe des passeports », respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Il s'agit d'un excellent reportage d'intérêt public, très solidement documenté, écrit et réalisé avec précision et sobriété.

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Version PDF de la révision.

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