Entrevue avec ministre Blais (TJ)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que l'animateur du Téléjournal Montréal a émis des opinions qui n'avaient pas leur place durant une entrevue avec la ministre responsable des Aînés à propos des clowns thérapeutiques. Le plaignant croit même que l'animateur a ridiculisé la ministre et a eu recours à un ton arrogant et sarcastique.

L'animateur du Téléjournal Montréal a émis une opinion personnelle à la toute fin de l'entrevue, en lançant : « moi je peux vous dire tout de suite, ne m'envoyez pas de clown si jamais je suis en centre d'accueil. ». Cette opinion ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Cela dit, l'entrevue avec la ministre responsable des Aînés a été menée avec équité et respect.

LA PLAINTE

Le 29 mai 2009, M. Jean-Pierre Roussain, envoie une plainte à mon bureau. Il estime que l'animateur du Téléjournal Montréal, Patrice Roy, a émis des opinions qui n'avaient pas leur place durant son entrevue avec la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, à propos des clowns thérapeutiques destinés à distraire les personnes âgées en centres d'accueil. Voici des extraits de sa plainte :

« Dans un monde de compétitivité des chaînes de télévision ainsi que les nouvelles (TVA, LCN…), encore une fois je suis outré des commentaires gratuits de l'animateur Patrice Roy envers la ministre Marguerite Blais, invitée à commenter sur les clowns. L'animateur avait un comportement non verbal provocateur dès le début. Par la suite, ses questions et sa dernière phrase m'ont encore plus choqué. Ne pas être d'accord est une chose mais de se servir de sa prestance pour ridiculiser la Ministre de manière arrogante voire un sarcasme presque sinistre est inacceptable d'un personne de tant d'expérience. De plus, selon moi, sa moquerie en a troublé sûrement plusieurs sinon des milliers d'auditeurs et sans compter les nombreux malades, personnes âgées qui demande de pouvoir retrouver un peu de joie dans leur journée. Dans ces milieux ce n'est pas toujours drôle. Ces clowns sont des thérapeutes professionnels et leur travail mérite d'être souligné au lieu d'être ridiculisé devant la télévision.

(…) Il y là une sérieuse question de manque au niveau de son professionnalisme pendant les courtes 30 secondes. Je ne voudrais pas lui enlever toutes ses grandes qualités en tant qu'animateur et journaliste, mais souvent il m'a déçu par ses propos moins que neutres et déplacés. C'est mon opinion, je crois que les parties Philosophie ainsi que les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada lui soient remises en tant que « refresher ». Parfois les gens ont besoin de savoir pourquoi ils sont là. »

Le 1er juin 2009, Mme Geneviève Guay, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales à l'Information, lui fait parvenir cette réponse :

« (…) Je puis vous assurer que M. Roy n'avait aucune intention de minimiser les besoins des gens âgés en hébergement, ni le travail de ceux qui veulent leur apporter du réconfort. Il a exprimé un sentiment très personnel sur le type de distraction offerte, sans généraliser. Cette intervention n'avait rien � voir avec un éditorial politique.

Le sujet a suscité plusieurs réactions d'auditeurs. Certains d'entre eux favorisaient l'organisme Dr Clown, mais un bon nombre partageaient aussi les sentiments de M. Roy. Comme il le fait régulièrement, M. Roy a diffusé quatre de ces réactions d'auditeurs le lendemain 21 mai, vers 18 heures 34. Si vous l'avez manqué, vous pouvez revoir ce passage de l'émission du 21 mai en suivant le lien suivant : http://www.radio-canada.ca/actualite/v2/telejournal_montreal/ Vous constaterez que M. Roy a profité de l'occasion pour expliquer qu'il était bien conscient de la solitude des gens âgés qui vivent en CHSLD. (…) »

M. Roussain s'est dit insatisfait de cette réponse. Il estime que l'animateur a outrepassé son rôle de lecteur de nouvelles en donnant son opinion :

« (…) Je n'ai rien contre le fait qu'un débat entre les auditeurs soit présent mais que l'animateur exprime un sentiment très personnel, qui à mon avis du fait de sa prestance, peut convaincre les auditeurs à voir ce sentiment comme étant vrai, éduqué et profondément analysé, n'a pas sa place. (…) »

LA RÉVISION

L'entrevue intégrale de l'animateur Patrice Roy avec la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, peut être visionnée à l'adresse suivante : http://www.radio-canada.ca/emissions/telejournal_montreal/2008-2009/Entrevue.asp?idDoc=81047&autoPlay=http://www.radio-canada.ca/Medianet /2009/CBFT/TelejournalMontreal200905201800_1.asx

L'équité

L'entrevue a duré 4 minutes 15 secondes. Elle portait sur l'à-propos de financer un programme de clowns thérapeutiques pour distraire les personnes âgées en centres d'accueil. Ce programme a soulevé des réactions négatives durant la journée, notamment de l'opposition péquiste. L'animateur a posé trois questions et il a tiré une conclusion. Le temps d'antenne, qui est un des indicateurs d'équilibre, s'est réparti comme suit au cours de cette entrevue : La ministre Blais : 3 minutes de temps d'antenne. L'animateur Roy : 1 minute 15 de temps d'antenne.

Contrairement au plaignant, je n'ai pas décelé de « comportement non verbal provocateur » ou de tentative de « ridiculiser la ministre de manière arrogante, voire un sarcasme ». L'animateur – qui interrogeait la ministre responsable de la décision controversée – n'avait pas à être complaisant. Patrice Roy a posé une question plus difficile, ce qui est légitime :

PATRICE ROY : « Donc, vous dites Mme Blais, on ne fait pas qu'envoyer des clowns. J''entendais la dame qui s'occupe de cet organisme-là, qui avait de bons arguments aujourd'hui, en disant, bon nous, il y a des comédiens, tout ça. Mais, il y a pas quelque chose de presque pathétique qu'on doive, l'État, envoyer des clowns? Aimeriez-vous voir un clown quand vous allez être dans un centre d'accueil, ou moi, pas sûr. Il y a pas une question de dignité là-dedans? »

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada définissent ainsi un des principaux devoirs des intervieweurs :

« Les animateurs, les animatrices et les interviewers doivent traiter équitablement leurs invités. (…) » (NPJ, IV. Normes de production B,1.1)

« L'équité : L'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. (…) » (NPJ, III. Principes, 2)

L'entrevue m'est apparue équitable. La ministre Blais a eu le temps nécessaire pour expliquer son point de vue. Elle a pu mettre en contexte cette initiative, et préciser les autres actions de son gouvernement pour améliorer le sort des personnes âgées. Patrice Roy n'a pas manqué de respect à la ministre.

L'opinion

L'autre question soulevée par le plaignant est plus délicate : l'animateur a-t-il outrepassé son rôle en émettant une opinion? Voici le commentaire en cause dans son contexte (en caractères gras) :

PATRICE ROY : « J'imagine que pour certains, ça aide. Mme la ministre, moi je peux vous dire tout de suite, ne m'envoyez pas de clown si jamais je suis en centre d'accueil. Il y a quelque chose que, il doit y avoir des personnes âgées qui ont la même réaction que moi, je suis sûr, en disant : quand même là! Mais, je vous ai entendu, on vous a entendu. Merci beaucoup d'avoir été avec nous. »

MARGUERITE BLAIS : « C'est moi qui vous remercie, M. Roy. »

Il est indéniable que Patrice Roy a émis une opinion personnelle en concluant l'entrevue. Son opinion n'a rien de politique. Voici ce que disent les Normes et pratiques journalistiques sur les opinions émises en ondes :

« (…) Un journaliste peut avoir ses propres opinions et partis pris. Cependant, la rigueur professionnelle doit lui permettre de surmonter ses préjugés et partis pris. Le professionnalisme, pour un journaliste, ce n'est pas tant l'absence d'opinions ou d'émotions, que la capacité de les reconnaître et de s'en distancier, pour présenter l'information de façon objective. (…) » (NPJ, III. Principes, 5)

Si l'on fait abstraction de sa réflexion toute personnelle en fin d'entrevue, Patrice Roy a été capable de « surmonter ses préjugés » – comme le demandent les Normes – et de mener une discussion équitable avec la ministre. Il faut noter que l'animateur a dit que, personnellement, il ne voulait pas de clown dans sa chambre, mais il n'a pas porté de jugement de valeur direct sur le programme. Il a noté que les personnes âgées étaient divisées, et qu'il se situait du côté de celles qui ne voudraient pas qu'un clown vienne les distraire.

Patrice Roy croit, qu'en tant qu'intervieweur, il a la marge de manoeuvre nécessaire pour émettre ce genre d'opinion, car, selon lui, cela s'inscrit dans un débat, dans un dialogue avec un invité. Il y a une importante différence, croit-il, entre l'utilisation du « je » dans un tel contexte et la volonté de dicter au téléspectateur quoi penser en leur parlant directement à la caméra. Selon Patrice Roy, « on était dans un domaine très humain » et, ajoute-t-il, les animateurs doivent mettre un peu d'eux-mêmes dans leurs propos s'ils veulent vraiment se rapprocher du public. Ce qui compte, selon lui, c'est que son entrevue ait été équitable.

Le premier directeur des nouvelles, Pierre Tourangeau, ne voit pas d'inconvénients à ce qu'un animateur personnalise ainsi le débat en se donnant en exemple : « C'est le rôle d'un intervieweur de provoquer un débat », dit-il. Il ajoute que si l'on veut des chefs d'antenne plus conviviaux, il faut qu'ils s'impliquent. Pierre Tourangeau souligne que Patrice Roy n'a jamais dit que le programme de Dr Clown ne valait rien. Ce genre d'opinion à l'emporte-pièce aurait été inacceptable aux yeux du directeur des nouvelles.

Une bonne dose d'opinion est acceptable à l'antenne. Les préférences personnelles des animateurs et/ou des journalistes sur des sujets banals ou légers, comme la météo, ne portent pas à conséquence. Les journalistes qui font de la critique dans le domaine culturel doivent émettre leur opinion. Mais de plus en plus, l'utilisation du « je » apparaît sur les sujets plus sérieux en Information.

Là où les choses se compliquent encore davantage, c'est quand les animateurs, ou les journalistes, émettent des opinions personnelles tranchées sur des questions controversées qui sont au coeur du débat public. Ce faisant, ils ignorent les Normes et pratiques journalistiques.

En 2006, l'ombudsman Renaud Gilbert a conclu que la journaliste Christine St-Pierre n'avait pas respecté l'exigence d'impartialité et avait manqué à son devoir de réserve en donnant son opinion sur la mission canadienne en Afghanistan.

En 2007, j'ai conclu qu'une opinion du chef d'antenne Bernard Derome sur l'avenir du candidat Bernard Drainville pouvait sembler anodine, mais ne l'était pas, car elle avait été émise la veille du scrutin.

En 2008, j'ai écrit que l'animateur franco-ontarien Claude Naubert s'était engagé personnellement dans le débat en disant que les anglophones « nous provoquent quotidiennement ».

En 2009, j'ai conclu que la chroniqueuse Isabelle Guilbeault n'avait pas respecté les Normes et pratiques journalistiques en donnant son opinion sur les coupes effectuées par les conservateurs dans les subventions culturelles.

Que penser de l'aversion avouée de Patrice Roy pour les clowns thérapeutiques? Cela peut sembler anodin, et sans grande conséquence. Sauf que, cette journée-là, le programme de Dr Clown était au centre de l'actualité et constituait une question controversée hautement politique. C'était aussi un sujet qui ne laissait personne indifférent, y compris les journalistes. On peut tous imaginer comment nos parents réagiraient ou auraient réagi en voyant entrer un clown dans leur chambre. Était-ce une autre preuve de la tendance à infantiliser les personnes âgées?

D'où la deuxième question pertinente de Patrice Roy à la ministre Blais, question qui personnalisait fort bien le débat :

PATRICE ROY : « Aimeriez-vous voir un clown quand vous allez être dans un centre d'accueil, ou moi, pas sûr, il y a pas une question de dignité làdedans? »

En posant cette question, Patrice Roy ne reste pas détaché du débat. Il interpelle directement la ministre et s'inclut même dans ceux qui ne sont pas certains qu'ils aimeraient recevoir la visite de clowns pour égayer leurs vieux jours. Mais le scepticisme de l'animateur a le mérite de ne pas prendre toute la place. Son recours au « moi » est fait en passant. Il ne s'agit pas d'une affirmation, mais d'une question à laquelle la ministre a l'occasion de répondre.

Autant cette dernière question me semble légitime et illustre bien le scepticisme de bon aloi de l'intervieweur, autant la toute dernière réflexion de Patrice Roy dans la conclusion de l'entrevue m'apparaît superflue. Surtout que l'opinion personnelle, telle qu'elle est formulée, place Patrice Roy au centre du débat. Les personnes âgées sont reléguées au second plan :

« (…) moi je peux vous dire tout de suite, ne m'envoyez pas de clown si jamais je suis en centre d'accueil. Il y a quelque chose que, il doit y avoir des personnes âgées qui ont la même réaction que moi, je suis sûr, en disant quand même là! »

Notons que la ministre Blais ne peut plus répondre à Patrice Roy. L'intervieweur n'est plus en train de débattre d'une question avec l'invitée ou de se faire l'avocat du diable. Il ne provoque pas non plus le débat, puisque l'entrevue est terminée. Non, il conclut l'échange en donnant son opinion. Et la formulation-choc qu'il choisit pour livrer sa pensée renforce le point de vue critique, celui de l'animateur à un moment crucial, soit la fin de l'entrevue.

La ligne est ténue entre une opinion qui passe inaperçue et une autre, plus tranchée, qui irrite certains téléspectateurs, et donne lieu à des plaintes. Beaucoup d'éléments entrent en ligne de compte. Parfois, c'est une question de nuance, de choix de mots, de contexte. C'est du cas par cas. Il n'y a pas d'unanimité sur ces questions. D'ailleurs, plusieurs téléspectateurs ont écrit à Patrice Roy pour le féliciter de dire tout haut ce qu'eux-mêmes pensaient.

Je suis consciente que les animateurs sont sur la corde raide. Ce ne sont plus de simples « lecteurs de nouvelles ». On leur demande de s'investir davantage, de nouer un dialogue avec le public. On veut que les téléspectateurs s'identifient à eux. Ils ont donc besoin d'une certaine marge de manoeuvre. Mais, dans ce cas-ci, je crois qu'elle a été dépassée.

Conclusion

L'animateur a formulé une opinion personnelle sur un programme gouvernemental controversé, à la fin d'une entrevue, ce qui ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Cela dit, l'entrevue menée avec la ministre était équitable et respectait les règles de l'art.

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Version PDF de la révision.

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