Chronique judiciaire (RDI)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que la journaliste Isabelle Richer a injustement blâmé l'école en rapportant qu'une élève aurait prévenu la directrice de l'institution qu'elle craignait d'être victime d'une agression.

La journaliste n'a rien inventé. La grand-mère de la victime prétend que la direction de l'école avait été mise au courant. La commission scolaire n'a pas démenti cette information. Elle a seulement déclaré qu'elle ne savait pas ce qui s'était dit lors de la rencontre entre l'élève blessée et la directrice de l'école. À défaut de confirmation ou de démenti, la journaliste a utilisé, comme il se doit, le conditionnel pour rapporter cette version des faits.

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, en particulier la norme de l'équité, ont été respectées dans la chronique judiciaire d'Isabelle Richer.

LA PLAINTE

Le 24 février 2009, M. Jean-Guy Bourgeois, ex–professeur et directeur d'école, a envoyé une plainte à l'animateur Simon Durivage à propos d'une chronique judiciaire faite par la journaliste Isabelle Richer dans son émission matinale au Réseau de l'information (RDI). En voici des extraits :

« Ce matin, vous avez interrogé votre journaliste- »reporter » sur le cas de l'adolescente qui a été frappée par deux autres filles de la même école. Le tout se serait déroulé non à l'école mais en face d'un restaurant, le SUBWAY. Vous nous avez appris qu'un membre du personnel de l'école était au courant des menaces proférées précédemment par les deux autres élèves.

Le court reportage terminé, tout laissait entendre que l'école était responsable de cette situation. C'est la faute de l'école.

Je vous écris parce que je crois que ce reportage était vraiment incomplet, tendancieux et cause un sérieux préjudice à l'école. Voici quelques questions que vous auriez dû poser à votre journaliste- »reporter »:

  • Les parents étaient-ils informés des menaces faites à leur fille?

  • Si oui, comment ont-ils réagi? Qu'ont-ils fait devant cette situation?

  • Les parents ont-ils tenté de rencontrer les parents des deux jeunes filles agressives?

  • Ont-ils fait un rapport à la police locale?

  • Ont-ils demandé, dès le début, la collaboration aux autorités scolaires (professeurs, direction, psychologue, etc.?

  • La jeune fille molestée avait-elle un lien de confiance avec ses parents? Se confiait-elle à ses parents? Ce point est fondamental. (…)

    Pourquoi identifiez-vous les enfants par l'école fréquentée et non par les parents, les premiers concernés? Est-ce que cela vous apparaît plus facile de généraliser, de parler dans l'anonymat des parents? Pourquoi n'avez-vous pas interrogé la police responsable de l'ordre public (devant Subway)? Pourquoi votre acharnement sur l'école publique? Où sont les parents dans ce paysage? Où se situe l'école dans ce méli-mélo? Quand le professeur ou la direction a-t-il reçu la confidence de la jeune fille? Avant les parents? Après les parents? Qu'est-ce que le professeur ou la direction a dit ou a fait à l'enfant victime de chantage et d'agression?

    N'oubliez pas que les autorités scolaires ne peuvent pas ouvrir en public le dossier personnel des élèves concernés. Il faut que les « reporters » en tiennent compte.

    Finalement, cherchiez-vous un bouc émissaire? »

    Le 9 mars 2009, Mme Geneviève Guay, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales au service de l'Information, envoie cette réponse à M. Bourgeois :

    « (…) Vous avez eu l'impression que ce très court reportage de moins d'une minute jetait un blâme sur le personnel de l'école. Nous pouvons comprendre votre sensibilité d'ancien enseignant et directeur d'école et nous sommes désolés si vous avez eu cette impression, mais Mme Richer n'a pas du tout voulu porter de blâme.

    En fait cette intervention du matin dans l'émission de Simon Durivage sert surtout à dresser la liste des causes les plus intéressantes qui seront entendues au Palais de justice au cours de la journée. Au cours de la très brève évocation de l'histoire de la jeune fille agressée, Mme Richer a dit :

    Il semble que la jeune fille ait fait part à la directrice de l'école de ses craintes d'être agressée par les deux adolescentes.

    Comme vous le voyez, la phrase est au conditionnel. De plus, on ne dit pas depuis combien de temps la jeune fille aurait fait cette démarche. Il est donc tout à fait possible que personne n'ait eu le temps de réagir, ni la direction, ni les parents.

    Les questions que vous nous posez sont excellentes. Dans le cadre d'un reportage qui prétendrait aller au fond des choses, voire attribuer des responsabilités, des questions comme celles-là s'imposeraient. Mais nous ne sommes pas ici dans ce genre de démarche. Malheureusement, tous les sujets qui passent dans l'actualité ne peuvent pas nécessairement faire l'objet d'un reportage en profondeur. (…) »

    Insatisfait de cette réponse, le plaignant m'a demandé de réviser le dossier, car il estime que Radio-Canada a manqué d'équité envers les responsables de l'école.

    LA RÉVISION

    Tous les matins de la semaine, au RDI, la journaliste spécialisée en affaires judiciaires, Isabelle Richer, fait une chronique en direct à l'émission de Simon Durivage sur les causes intéressantes qui s'annoncent pour la journée. Voici la transcription des propos qui font l'objet de la plainte.

    SIMON DURIVAGE : « À Joliette, deux adolescentes vont revenir en cour pour subir leur enquête sur remise en liberté. Alors, c'est notre chronique judiciaire avec Isabelle Richer, comme tous les matins. Bonjour Isabelle. »

    ISABELLE RICHER : « Bonjour Simon. »

    SIMON DURIVAGE : « Deux jeunes filles qui seraient impliquées dans une affaire de voies de fait survenue près d'une école. Racontez-nous ça. »

    ISABELLE RICHER : « Effectivement, elles sont détenues depuis jeudi dernier. Elles auraient agressé une autre adolescente, une jeune fille de 17 ans, qui aurait subi une fracture du nez dans la bagarre, figurez-vous. Les trois adolescentes fréquenteraient la même école, l'École des Deux Rives à Lavaltrie, dans Lanaudière, et cela serait survenu mercredi dernier. On ne connaît pas très bien les circonstances de l'affaire, Simon, mais ce qu'on sait, c'est que la victime, une adolescente de 17 ans était plutôt solitaire, et il semble qu'elle aurait fait part à la directrice de l'école de ses craintes d'être agressée par les deux adolescentes. La bagarre serait survenue tout près de l'école enfin, devant un restaurant Subway, tout près même de l'endroit où habite la jeune fille. Les deux adolescentes accusées vont revenir aujourd'hui en cour, en Chambre de la jeunesse évidemment, car elles sont mineures, devant un juge pour essayer d'obtenir leur remise en liberté. »

    Le plaignant estime qu'Isabelle Richer a manqué d'équité envers les autorités de l'école parce qu'elle a dit :

    « (…) il semble qu'elle [la victime] aurait fait part à la directrice de l'école de ses craintes d'être agressée par les deux adolescentes. (…) »

    La notion d'équité est ainsi définit dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

    L'équité : l'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements.

    (NPJ, III. Principes, 2)

    Isabelle Richer m'explique que pour préparer cette portion de sa chronique du lundi matin 23 février, elle a eu une conversation le vendredi 20 février avec son collègue reporter Jacques Bissonnet. C'est lui qui a été le premier journaliste sur le terrain à couvrir la nouvelle, au lendemain de la bagarre. Dans le cadre de son reportage diffusé le 19 février, Jacques Bissonnet a interrogé un témoin de l'agression, la grand-mère de la jeune fille blessée, le policier de la Sûreté du Québec, Benoît Richard, et le porte-parole de la Commission scolaire des Samares, Claude Coderre. Il avait donc quatre sources différentes.

    J'ai visionné l'intégralité de ces entrevues. La grand-mère, qui a demandé l'anonymat, dit à Jacques Bissonnet que sa petite-fille, celle qui aurait été agressée, « est allée voir la direction [de l'école] hier, ça a rien donné ». Selon la grand-mère, chez qui la jeune fille de 17 ans vit, la direction de l'école aurait su que l'adolescente avait reçu des menaces avant la bagarre.

    La directrice de l'École secondaire de la Rive n'a accordé aucune entrevue. C'est la commission scolaire qui a répondu aux questions. Claude Coderre, a expliqué à Jacques Bissonnet que comme la présumée victime était nouvelle à l'école, la direction l'avait rencontrée. Toutefois, M. Coderre n'a pu fournir de précision sur cette rencontre. Il n'en connaissait pas les détails. Il est possible, a-t-il dit, qu'il ait été question des difficultés de l'adolescente.

    À la lumière de ces informations incomplètes, mais non contradictoires, Isabelle Richer a rapporté avec prudence les éléments que son collègue lui a fournis. Elle a utilisé le conditionnel pour faire état des prétentions de la famille. Il n'était pas essentiel qu'elle cite la commission scolaire sur cette question puisque cette dernière ne contredisait pas la version de la famille. Isabelle Richer n'a donc pas manqué à son devoir d'équité, mais si elle avait voulu être plus précise, elle aurait pu dire : « d'après sa grand-mère, la jeune fille aurait prévenu l'école ». Ainsi, le public aurait pu savoir précisément la source de cette information non confirmée. Isabelle Richer n'avait pas à taire cette information afin de protéger la réputation de l'école. Ce n'est pas son rôle. Le reporter qui a rencontré la grand-mère a jugé qu'elle était suffisamment crédible pour rapporter sa version des faits. Isabelle Richer a fait écho à ce témoignage, qui était d'intérêt public, mais elle a aussi dit : « on ne connaît pas très bien les circonstances de l'affaire. »

    Le plaignant note que la présumée agression s'est déroulée devant un restaurant et non à l'école. Là-dessus, le porte-parole de la commission scolaire a dit en entrevue à Radio-Canada que même si la violence avait eu lieu à l'extérieur de l'école, « c'est quand même de notre responsabilité morale de s'en occuper ». D'ailleurs, les deux jeunes filles qui auraient attaqué l'adolescente ont été transférées d'école. Cette décision n'avait pas encore été prise quand Radio-Canada a couvert la nouvelle.

    Le plaignant se demande aussi pourquoi Isabelle Richer a identifié l'école (École secondaire de la Rive à Lavaltrie) dans sa chronique. La journaliste répond qu'elle n'avait aucune raison de ne pas la nommer. On lui a appris à être le plus précise possible en journalisme. Elle n'a pas dévoilé l'identité des jeunes filles en cause car elles sont mineures, mais elle ne voyait aucune raison de ne pas divulguer le nom de l'institution que les élèves fréquentaient. Là-dessus, je partage l'opinion d'Isabelle Richer.

    M. Jean-Guy Bourgeois juge que les reporters devraient tenir compte du fait que les autorités scolaires ne peuvent pas étaler sur la place publique le dossier personnel d'un élève. Dans ce cas-ci, toutefois, la commission scolaire n'a pas invoqué ce principe pour refuser de répondre aux questions des journalistes. L'attaque venait d'arriver, l'enquête interne n'avait pas encore eu lieu, et Claude Coderre ne connaissait tout simplement pas tous les éléments du dossier le 19 février, ce qu'il a admis candidement. Il a aussi indiqué qu'il prenait très au sérieux ce cas de violence, une information qui était incluse dans le reportage de Jacques Bissonnet.

    Le plaignant pose toute une série de questions intéressantes sur les circonstances entourant cet acte de violence. Jamais un reporter couvrant « à chaud » un événement n'aurait pu aller au fond des choses, comme l'aurait souhaité M. Bourgeois. Même un mois plus tard, l'école en cause ne veut pas parler publiquement de ce qu'elle savait ou non avant la bagarre, afin de ne pas jeter d'huile sur le feu. À la commission scolaire, on me dit que si l'école avait su qu'une telle attaque se préparait, elle serait intervenue. Ni Isabelle Richer, ni Jacques Bissonnet ne possédait cette information quand ils sont allés en ondes.

Conclusion

Il est clair que le public ne connaît qu'une partie des faits dans cette histoire. Comme Radio-Canada a sorti en primeur cette nouvelle, il serait souhaitable de suivre les procédures judiciaires à venir afin de tenter de savoir quel rôle l'école a véritablement joué dans les jours qui ont précédé cet acte de violence.

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, en particulier la norme de l'équité, ont été respectées dans la chronique judiciaire d'Isabelle Richer.

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Version PDF de la révision.

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