Censure durant tribune téléphonique (Maisonneuve en direct)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

La plaignante croit qu’elle a été victime de censure dans la tribune téléphonique de Maisonneuve en direct, le 4 mai 2009, car elle défendait le concept de laïcité. Elle estime que ce point de vue, de façon générale, est censuré à Radio-Canada.

Rien ne m’indique qu’on a censuré le point de vue d’une partisane de la laïcité dans la tribune téléphonique.

L’entrevue réalisée le 21 mai à Maisonneuve en direct sur la charte de la laïcité respectait les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada

LA PLAINTE

Le 4 mai dernier, Mme Fontaine a voulu intervenir dans la tribune téléphonique de Maisonneuve en direct. Il était question ce jour-là d’homosexualité dans les centres d’accueil pour personnes âgées. Mme Fontaine a parlé à deux recherchistes, mais elle n’a pas été retenue pour intervenir à l’antenne. L’auditrice m’a téléphoné pour se plaindre, car elle croit avoir été victime de censure. Elle m’a notamment dit qu’à son avis, la multitude de signes religieux dans les résidences pour personnes âgées nuit à la tolérance envers les homosexuels. Elle m’a aussi parlé du pouvoir que le clergé catholique exerce encore au Québec.

Le 8 mai, Geneviève Guay, la directrice au traitement des plaintes et affaires générales au service de l’Information, a envoyé une réponse à la plaignante :

« (…) Vous avez longuement attendu en ligne sans pouvoir intervenir dans l’émission. Nous en sommes désolés. Même si on tente de l’éviter le plus possible, ce genre d’incident se produit assez régulièrement dans les tribunes téléphoniques et il ne faut pas y voir de tentative d’écarter votre commentaire.

Il est vrai que les recherchistes s’enquièrent des points de vue des personnes qui téléphonent avant de les mettre en ondes et qu’ils tiennent compte de l’ordre d’arrivée des appels. Ils ont également pour mandat de favoriser la diversité d’opinions dans l’émission. Lorsque cela est possible, nous souhaitons même un équilibre entre hommes et femmes ou entre les régions de provenance des appels. Quand le sujet s’y prête, il peut aussi être intéressant de diffuser en priorité des gens dont le métier se rapporte au sujet de l’émission, ou encore des gens qui ont une expérience personnelle de la situation dont on parle.

Comme vous le voyez, les recherchistes ont souvent des choix difficiles à faire. Mais surtout, ils ne peuvent pas toujours tout mettre en ondes.

Soyez assurés que nous n’avions aucune intention de favoriser certaines interventions. Nous préférons au contraire avoir des points de vue diversifiés et de provenance variée (…) »

Mme Fontaine m’a demandé de réviser le dossier. Elle voulait que j’aborde, de façon plus générale, le problème de la censure à Radio-Canada.

LA RÉVISION

À titre d’ombudsman, je n’ai pas les moyens, dans le cadre d’une révision, de répondre à la dernière question de la plaignante, à savoir : y a-t-il, de façon générale, de la censure en ondes à l’endroit des partisans d’une plus grande laïcité au Québec?

Je vais répondre à sa plainte plus spécifique, soit sa crainte d’avoir été victime de censure lors d’une tribune téléphonique. Le 4 mai dernier, le gouvernement du Québec annonçait qu’il allait subventionner des efforts de sensibilisation à la réalité homosexuelle dans les centres d’accueil. C’était le sujet de la tribune téléphonique.

Avant d’entendre les auditeurs, l’émission a donné la parole à trois personnes ayant des opinions différentes sur cette question : Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute, Mariette Lanthier, directrice générale de l’Association des résidences et CHSLD privés du Québec, et Louis Plamondon, juriste, sociologue et président du Réseau Vieillir en liberté. Seul M. Plamondon a fait référence à la question religieuse en se demandant s’il était vraiment approprié de diffuser des conférences vidéo sur l’homosexualité dans les centres d’accueil « étant donné la culture religieuse et la perception de l’homosexualité ». De son point de vue, la vie sexuelle en générale des personnes âgées, et pas seulement l’homosexualité, est un tabou dans ces résidences.

Par la suite, huit auditeurs se sont exprimés au cours d’une tribune téléphonique de 18 minutes 30 secondes. J’ai écouté ces interventions afin d’évaluer si les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada ont été respectées :

« Les tribunes téléphoniques sont un procédé reconnu de diffusion de points de vue individuels. L’animateur doit prendre soin de respecter les principes d’équité, d’intégrité et d’équilibre par son impartialité et par un choix étendu d’expression d’opinions. »

(NPJ, IV. Normes de production, B.5)

La tribune portait sur la pertinence de financer des efforts de sensibilisation à l’homosexualité dans les résidences pour personnes âgées. Comment briser le mur du silence, demandait l’animateur aux auditeurs. Cinq auditeurs ont pris position en faveur de cette campagne de sensibilisation, les trois autres y étaient plutôt opposés, et soutenaient qu’il y avait bien d’autres choses plus importantes à faire pour les aînés. Parmi les auditeurs retenus, deux femmes homosexuelles et une universitaire. Cette dernière avait constaté le manque de formation du personnel. Les témoignages étaient variés, intéressants, et je n’ai senti aucune volonté d’orienter le débat.

Pourquoi alors ne pas avoir laissé Mme Fontaine exprimer son point de vue à l’antenne? Chaque midi, deux recherchistes filtrent les appels. Cela leur permet d’évaluer si l’auditeur a une expérience pertinente à raconter, s’il est hors-sujet ou non, s’il est cohérent, si ses propos ne sont pas diffamatoires, s’il apporte un point de vue qui n’a pas encore été entendu. La recherchiste qui a parlé à Mme Fontaine m’explique que la plaignante avait de la difficulté à résumer son point de vue et à s’en tenir au sujet du jour. L’auditrice voulait surtout parler de façon plus générale de religion et de laïcité. La recherchiste m’explique qu’elle a parlé plus longtemps que d’habitude à l’auditrice – autour de 3 minutes - afin de l’aider à résumer sa pensée, sans succès. Elle croit qu’elle a peut-être commis une maladresse, en discutant un peu trop longtemps. Cette conversation a sans doute laissé croire à la plaignante que son opinion allait être diffusée. De son côté, la plaignante me confirme que la recherchiste essayait de l’aider à formuler sa pensée, mais elle estime que ses propos sur l’absence de laïcité étaient pertinents et auraient dû être diffusés.

Mes conversations avec la plaignante et la recherchiste ne me portent pas à croire qu’il y a eu de la mauvaise foi ou de la censure. Le filtrage des appels est effectué par des recherchistes qui tentent de faire la meilleure émission possible. À l’autre bout du fil, chaque auditeur qui prend le temps d’appeler et d’attendre en ligne veut avoir la chance d’exprimer son point de vue en ondes. À la toute fin de la tribune, l’animateur avertit qu’il ne reste plus de temps, les auditeurs en attente l’apprennent car ils entendent eux-aussi l’émission. Les artisans m’expliquent qu’il serait trop long d’avertir un à un les auditeurs qu’ils ne pourront intervenir faute de temps. D’où une frustration compréhensible d’un certain nombre d’entre eux.

Quelques jours plus tard, Mme Fontaine m’a envoyé une autre plainte, à propos d’une entrevue que l’animateur Jacques Beauchamp a faite le 21 mai avec Marie-Michelle Poisson, présidente du Mouvement laïque québécois. Ce mouvement venait de réclamer une charte de la laïcité afin que tout signe religieux disparaisse des institutions étatiques, que ce soit le crucifix à l’Assemblée nationale, les prières aux réunions des conseils municipaux et même le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse à l’école. La plaignante reproche à l’animateur d’avoir avancé à deux reprises que le mouvement laïque croyait à la théorie du complot des catholiques conservateurs contre une véritable laïcité.

J’ai écouté l’intégralité de l’entrevue. Cette entrevue n’était certes pas complaisante. Jacques Beauchamp pose des questions difficiles à Mme Poisson. Il est insistant, sans toutefois lui manquer de respect ou faire preuve d’agressivité. Mme Poisson a d’ailleurs eu tout le loisir de répondre qu’elle ne croyait pas à une conspiration. Un journaliste doit faire preuve de sens critique face à un groupe de pression qui tente de faire passer un message. Le degré de laïcité nécessaire dans la société québécoise est une question controversée, sur laquelle il n’y a pas de consensus. Les positions divergentes de deux organismes féministes – le Conseil du statut de la femme et la Fédération des femmes du Québec – sur le port du voile dans les institutions étatiques illustrent ces déchirements de façon éloquente.

Cette journée-là d’ailleurs, les téléspectateurs et les auditeurs ont pu entendre plusieurs fois le point de vue des partisans d’une laïcité plus stricte. Les nouvelles radio ont diffusé un reportage sur ce projet de charte de la laïcité. L’animateur Michel Désautels a reçu pendant plus de six minutes à son émission l’architecte Hafida Oussedik, qui s’opposait à ce que des fonctionnaires puissent porter le voile. Enfin, le Téléjournal a évalué le suivi donné aux recommandations de la commission Bouchard-Taylor.

Aucun progrès n’était rapporté sur l’idée d’un livre blanc sur la laïcité. Vous pouvez écouter ces reportages à l’adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2009/05/21/002-laicite-charte-femmes.shtml

Je peux au moins confirmer que ce jour-là, il n’y a pas eu de censure à l’endroit du mouvement laïque. Au contraire. J’ai aussi entendu ce matin (le 26 mai) le correspondant du Devoir à Paris, Christian Rioux, parler en bien du modèle français de laïcité à l’émission Christiane Charrette.

http://www.radio-canada.ca/audio-video/pop.shtml#urlMedia=http://www.radio-canada.ca/Medianet/2009/CBF/ChristianeCharette200905260906_2.asx.

Conclusion

Rien ne m'indique qu'on a censuré le point de vue d'une partisane de la laïcité dans la tribune téléphonique de Maisonneuve en direct le 4 mai 2009.

L'entrevue réalisée le 21 mai à Maisonneuve en direct sur la charte de la laïcité respectait les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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