Absence porte-parole « masculinistes » (Première Chaîne Radio)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que des porte-parole des « masculinistes » ― qui défendent le droit des hommes ― auraient dû être invités dans deux émissions diffusées à la Première Chaîne Radio, La tribune du 30 juillet 2009 et Christiane Charette du 12 novembre 2009.

Le choix des invités relève de la liberté de presse, à condition que les principes de diversité d'opinion et/ou d'équité soient respectés.

L'émission La tribune du 30 juillet a respecté les normes d'équilibre et d'équité dans le traitement du sujet sur la publicité sexiste et stéréotypée envers les hommes et les femmes.

LA PLAINTE

Le 13 novembre 2009, M. Paul-Edmond Lalancette me fait parvenir une plainte dont voici l'essentiel :

« La présente vise à porter plainte pour non-respect des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada lors de deux émissions différentes diffusées à la radio de ladite société d'état. Dans les deux cas, sur des sujets qui concernent tout autant les hommes que les femmes, on a interviewé une féministe avouée sans avoir invité un représentant des groupes qui viennent en aide aux hommes ou un masculiniste. La première émission où j'ai observé ce fait est : Maisonneuve en direct (La Tribune pendant les vacances) du 30 juillet 2009 dont le sujet était Sexiste, la publicité québécoise? dont l'animateur était Jacques Beauchamp, si je me souviens bien. La seconde était celle de Christiane Charette du 12 novembre 2009 portant sur le documentaire La domination masculine du Belge Patric Jean.

Voici les commentaires que j'ai rédigés et envoyés sur le site de Radio-Canada à la fin de chacune de ces deux émissions :

Tout en étant généralement une émission de qualité, La Tribune a fait preuve de partialité en traitant du sexisme : on a invité Madame Jeanne Maranda, une représentante des groupes de femmes, et aucun porte-parole des groupes d'hommes pour répliquer aux propos exagérés de celle-là. Personne pour dire qu'avant l'avènement du féminisme quelques hommes partageaient entre eux le pouvoir dans les domaines politique, économique et juridique, alors que les femmes exerçaient leur autorité principalement à l'intérieur du foyer à travers l'éducation des enfants et l'aménagement de la maison. Personne aussi pour répliquer que dans les deux dernières Enquête sociale générale produites par Statistique Canada (celles de 1999 et 2004) auprès de 25 000 ménages, la proportion d'hommes victimes de violence de la part de leur conjointe était sensiblement la même que celle des femmes. On ne doit pas se surprendre alors que des garçons s'effacent, même dans leurs études.

Mme Charrette, le principal poste de radio que je syntonise est celui de Radio-Canada pour sa qualité la plupart du temps mais, à votre émission d'hier (le 12 nov.), lorsque vous avez parlé du documentaire La domination masculine, j'ai été déçu car vous avez interviewé une féministe, en l'occurrence Mme Monique Simard, sans avoir invité un représentant des groupes d'aide aux hommes ou un masculiniste pour avoir l'autre côté de la médaille. (…) »

Le 2 décembre, la directrice du Traitement des plaintes et des affaires générales au service de l'Information, Mme Martine Lanctôt, lui envoie cette réponse :

« (…) Vous reprochez à l'équipe de La tribune d'avoir fait preuve de partialité en interviewant seulement Mme Jeanne Maranda sur ce sujet et aucun porte-parole de groupe masculiniste. Permettez-moi de vous rappeler que Mme Maranda n'était pas la seule invitée. L'animateur a également interviewé Mme Denyse Côté, sociologue et professeure à l'Université du Québec en Outaouais et M. Patrick Beauduin, vice-président chez Cossette et professeur d'histoire de la consommation. Il y avait donc trois points de vue et trois perspectives différentes. Le témoignage de M. Beauduin, publicitaire et spécialiste de l'histoire de la consommation apportait un éclairage particulièrement intéressant sur le sujet. Nous considérons donc que le choix des invités sur ce sujet était tout à fait pertinent et équilibré.

D'autre part, j'aimerais préciser que l'émission Christiane Charette n'est pas une émission d'information. Il s'agit d'un magazine socio-culturel qui aborde différents sujets qui font l'actualité. L'équipe de production n'est donc pas tenue de recevoir des intervenants soutenant des opinions diverses ou opposées. L'entrevue qu'accordait Mme Monique Simard à Mme Charette le 12 novembre dernier avait pour objectif de faire la promotion du documentaire La domination masculine du réalisateur belge Patric Jean et non pas de soutenir un débat sur la vision des masculinistes versus celle des féministes. C'est à titre de productrice, membre des Rencontres internationales du documentaire et participante au film de M. Jean que Mme Simard a été reçue dans nos studios en raison de l'absence du réalisateur.

Cela dit, nos émissions de La Première Chaîne reçoivent plusieurs personnalités aux opinions diverses. Ainsi, le psychologue et sexologue Yvon Dallaire, reconnu comme étant un masculiniste, a pris la parole derrière nos micros à trois occasions différentes au cours de l'année 2009, entre autres à l'édition du 6 octobre de l'émission Christiane Charette. Il était alors invité pour aborder la question de l'argent dans le couple.(…) »

Insatisfait de cette réponse, M. Lalancette m'a demandé de réviser sa plainte.

LA RÉVISION

La tribune

Le principe journalistique en jeu dans l'émission d'Information La tribune est celui de l'équilibre :

Équilibre : les émissions qui traitent de sujets controversés doivent présenter, de façon équitable, l'éventail complet des opinions pertinentes. Par équitable, on entend ici juste et raisonnable. (…) »

(Normes et pratiques journalistiques, III. Principes, 5)

Le choix des invités relève de la liberté de presse, à condition que ce choix respecte les principes d'équité et d'équilibre. Ce n'est pas à l'ombudsman de dicter qui doit être invité à parler de tel ou tel sujet.

Le 30 juillet 2009, La tribune traitait de publicité sexiste et stéréotypée envers les femmes et les hommes.

J'ai écouté attentivement les entrevues des trois invités de Jacques Beauchamp ainsi que les interventions des auditeurs dans la tribune téléphonique qui a suivi.

Le point de vue critique sur les stéréotypes publicitaires envers les hommes était fort bien défendu par plusieurs intervenants. Tout d'abord, le publiciste Patrick Beauduin a parlé du débat sur l'image négative de l'homme québécois, rappelant que c'est l'acteur Luc Picard qui l'a lancé. M. Beauduin a aussi fait part de l'attitude surprenante du CRTC (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes), qui aurait approuvé à un certain moment toute une série de messages publicitaires qui ridiculisaient les hommes. Une autre invitée, la sociologue Denyse Côté, parlait à la fois des images stéréotypées envers les hommes et les femmes.

Encore plus intéressant à mon avis, le premier intervenant dans la tribune téléphonique : Guy Dagenais, auteur d'une lettre aux lecteurs intitulée « L'homme-toutou », publiée dans La Presse, le 28 juillet 2009. Cet enseignant au Cégep a pu exprimé son indignation face à la publicité de l'homme-chat qui se fait conduire par le bout du nez par sa femme. Guy Dagenais estimait que cette publicité était dangereuse car déjà, disait-il, les jeunes hommes prennent de moins en moins de place dans les classes. Les quatre auditeurs suivants (une femme et trois hommes) amenaient tous de l'eau au moulin : « Quand l'homme n'est pas maladroit [dans la publicité], il est incapable de faire autre chose que des plats préparés. »

Christiane Charette

Je rappelle que les Normes et pratiques journalistiques s'appliquent non seulement aux émissions relevant du service de l'Information, mais aussi au

« (…) traitement, dans tout genre d'émission, de sujets d'affaires publiques, qu'il s'agisse de politique, d'économique ou de social. (…) » (NPJ, II. Application de la politique, II. Aire d'application, 1.1)

Les émissions comme celle de Christiane Charette se caractérisent par un mélange des genres, c'est-à-dire qu'elles font à la fois du divertissement, de la chronique culturelle et de l'Information. Les animateurs de ces émissions ont besoin d'une marge de manœuvre, mais quand ils font de l'Information et s'intéressent à des sujets d'affaires publiques, les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada s'appliquent. La frontière entre les deux genres n'est pas toujours facile à tracer.

Dans le cas qui nous occupe, il ne s'agit pas d'un segment d'Information ou d'affaires publiques. Christiane Charette ne fait pas de débat, elle fait purement la promotion d'un film, intitulé La domination masculine, dont la première est prévue le lendemain. L'animatrice explique qu'elle voulait rencontrer son auteur, le cinéaste Patric Jean, mais, en son absence, elle a invité en studio la productrice Monique Simard. Mme Simard est en accord avec la thèse du documentaire engagé dénonçant les excès de certains masculinistes.

Conclusion

Le choix des invités relève de la liberté de presse, à condition que les principes de diversité d'opinion et/ou d'équité soient respectés.

L'émission La tribune du 30 juillet 2009 a respecté les normes d'équilibre et d'équité dans le traitement du sujet sur la publicité sexiste et stéréotypée envers les hommes et les femmes.

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Version PDF de la révision.

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