Reportage sur AirMédic (La facture)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le 20 novembre dernier, l'émission La facture diffusait un reportage d'une dizaine de minutes sur le cas d'Anick Lauzon, une femme qui avait reçu une facture de 26 598,43 $ de la société d'ambulance aérienne AirMédic. Cette somme était réclamée à Mme Lauzon qui avait été secourue en forêt, au nord de Saint-Michel-des-Saints, après avoir été blessée dans un accident de véhicule tout terrain.

Dans son enquête, l'émission a tenté de comprendre les raisons pour lesquelles cette facture était aussi élevée. La journaliste a fait des comparaisons de coûts entre le service d'ambulance aérienne ultraspécialisé fourni par AirMédic et les autres services de sauvetage en hélicoptère moins spécialisés offerts au Québec.

LA PLAINTE

Le 5 décembre 2007, le vice-président d'AirMédic, Jean Lambert, a porté plainte au bureau de l'ombudsman. Il a demandé une révision le 21 janvier 2008. En gros, l'entreprise a soutenu que le reportage de La facture était injuste et inéquitable. Elle a fait connaître son point de vue dans les médias et sur son site Internet. Dans une lettre de huit pages, la rédactrice en chef de l'émission, Martine Lanctôt, a justifié l'enquête de La facture, en soutenant qu'elle respectait toutes les règles prévues dans les Normes et pratiques journalistiques, soit l'exactitude, l'équité et l'intégrité. Je ne reproduirai pas ici l'intégralité des plaintes ni la réponse, car ces textes sont trop longs, mais je citerai les arguments des deux parties dans ma révision.

Précisons qu'avant d'accepter d'examiner ce cas, j'ai demandé à AirMédic de choisir entre la voie juridique et le recours à l'ombudsman. La société avait dans un premier temps envoyé une mise en demeure à Radio-Canada pour empêcher la rediffusion du reportage, demande qui a été rejetée. Le plaignant m'ayant confirmé qu'il n'a pas l'intention de recourir aux tribunaux, j'ai accepté de réviser ce dossier de façon indépendante. Rappelons que le bureau de l'ombudsman est une instance d'appel gratuite non judiciaire pour les téléspectateurs, auditeurs ou internautes qui se sentent lésés par un reportage. Toutefois, étant donné que mes révisions sont basées sur des normes journalistiques internes qui, par moment, sont plus exigeantes que la loi, je me retire du dossier quand le plaignant a l'intention de porter sa cause devant les tribunaux.

LA RÉVISION

Les qualificatifs associés à AirMédic

Jean Lambert, vice-président d'AirMédic, est d'avis que le reportage présente AirMédic comme une entreprise à but lucratif alors qu'il s'agit d'une société sans but lucratif. Voici ce que dit la reporter Esther Normand dans son reportage :

« Cette société sans but lucratif est financée par des dons. Les Québécois qui donnent 25 dollars par année deviennent membres et peuvent être secourus sans frais. Mais pour les autres, comme
Anick Lauzon, on paie la note. »

L'information est donc transmise dans le reportage. Quand je l'ai rencontré, M. Lambert a aussi contesté l'utilisation du mot « entreprise » pour décrire AirMédic dans la présentation et la conclusion de l'animateur Pierre Craig. Selon le plaignant, le mot entreprise renvoie automatiquement à l'idée de profit.

Voici la définition du mot entreprise dans le Petit Robert : « Organisation autonome de production de biens ou de services marchands. »

On donne comme exemple : entreprise privée, publique, coopérative. Le mot entreprise est donc plus neutre que ne l'envisage le plaignant. Les entreprises peuvent être à but lucratif ou non : on n'a qu'à penser aux entreprises d'économie familiale. Les plaignants m'ont expliqué la structure de leur organisation. Pour des raisons juridiques, elle est divisée en trois entités : une compagnie à but lucratif, AirMédic Aviation, qui possède les hélicoptères et détient une licence de l'Office des transports du Canada; une entreprise sans but lucratif, Société AirMédic; et une fondation qui amasse des dons et aide les clients démunis à régler leur facture.

Il est vrai que La facture a choisi de ne pas reprendre le vocabulaire d'AirMédic pour décrire la société. En effet, AirMédic se qualifie dans sa publicité et dans son site Internet « d'organisation humanitaire » et parle de sa « mission humanitaire ». Effectivement, AirMédic intervient « pour sauver des vies humaines, dans une situation d'urgence », mais je ne connais aucun organisme humanitaire – Croix-Rouge, Unicef, Médecins sans frontière – qui facture ceux à qui il vient en aide. À mon avis, c'est une différence fondamentale et, en ce sens, il est tout à fait justifiable de ne pas reprendre ce terme dans le reportage, car il peut prêter à confusion quant à la gratuité des services offerts par AirMédic.

L'histoire d'Anick Lauzon est-elle d'intérêt public?

Dans les échanges que j'ai eus avec le vice-président Jean Lambert, il ressort clairement que, du point de vue d'AirMédic, l'histoire d'Anick Lauzon n'aurait pas dû faire l'objet d'un reportage de La facture. Selon lui, la journaliste aurait dû tenir compte du but louable de la société (sauver des vies), de la nécessité de financer la mise sur pied d'un service inexistant jusque-là et du fait qu'il n'y a pas de « bandit » dans ce dossier, mais simplement une société sans but lucratif qui fait tout ce qu'elle peut pour venir en aide aux simples citoyens. Jean Lambert a écrit ce qui suit dans sa plainte à mon bureau :

« Ce type d'émission repose, nous en convenons, sur la recherche et la défense d'une pauvre victime contre un crapuleux malfrat. Maladroitement et sans égard aux règles journalistiques les plus élémentaires, la SRC, dans ce cas-ci, s'en est pris à l'orphelin pour défendre la veuve. Dommage que la SRC succombe parfois, elle aussi, à l'information-spectacle. »

La rédactrice en chef de La facture, Martine Lanctôt, juge au contraire que le sujet méritait une enquête.

« Nous avons jugé que le sujet était d'intérêt public et méritait qu'on s'y attarde. De nombreux Québécois s'aventurent en forêt pour chasser, pêcher ou faire des randonnées en véhicule tout terrain. Les évacuations aéromédicales sont fréquentes. Informer le public sur les coûts possibles de telles évacuations nous paraissait tout à fait pertinent dans le cadre de l'émission La facture. »

La question des coûts d'une évacuation aéromédicale est sans contredit un sujet d'intérêt public. Le fait que la société AirMédic soit sans but lucratif ne change rien. Ce n'est pas une garantie que les pratiques et les comportements sont irréprochables. AirMédic emploie, me dit son PDG François Rivard, une cinquantaine de personnes à temps plein, elle vient d'acquérir deux hélicoptères, et surtout, elle sollicite des contributions du public pour financer ses opérations en pleine expansion.

Ce n'est donc pas parce que le but ultime d'AirMédic est de sauver des vies que le public n'est pas en droit de comprendre la manière dont elle finance ses activités. D'autant plus qu'AirMédic facture ses services aux clients qui ne sont pas membres, c'est-à-dire qui n'ont pas payé 25 dollars par an pour le devenir. C'est le cas d'Anick Lauzon, qui a reçu une facture de plus de 26 000 dollars pour un sauvetage en forêt. Je n'ai pas trouvé que la documentation fournie par AirMédic était particulièrement transparente sur cette question de facturation. Ni le dépliant ni le site Internet d'AirMédic, tel qu'il apparaissait le 29 janvier 2007, ne mentionnaient les tarifs à l'heure d'une évacuation aéromédicale. Dans la foire aux questions, on peut lire

« Faut-il être donateur pour pouvoir appeler AirMédic?

Réponse : Toute personne en détresse peut contacter AirMédic. »

Aucune mention n'est faite qu'il s'agit d'un service payant pour les non-membres, qui s'établit autour de 5 000 dollars de l'heure.

La facture a-t-elle fait des comparaisons injustes?

C'est là le principal reproche que fait AirMédic à La facture. Voici un extrait de la lettre que le PDG de l'entreprise François Rivard a publiée sur le site web d'AirMédic en réponse au reportage :

« Leur comparaison de coût n'était pas réaliste. Ils ont comparé des transporteurs avec des hélicoptères monomoteurs, de catégorie léger, avec vol de jour, un seul pilote et qui ne font que quelques transports de sauvetage par année sans se soucier du facteur temps. Il n'ont pas à faire l'acquisition d'équipements médicaux certifiés pour le vol et non pas de personnel médical sur leur liste de paie et en attente de répondre à une urgence 24 heures sur 24. Ce serait comme faire une comparaison avec une chambre d'hôpital à 1 000$ par jour avec l'assistance d'un service médical spécialisé et une chambre d'hôtel à 75$ pour dormir sans équipes médicales. »

La rédactrice en chef, Martine Lanctôt, a défendu les comparaisons utilisées dans l'émission.

« Nous avons appris au cours de notre recherche que ce n'est pas l'appareil bimoteur Dauphin, dont nous parle François Rivard, qui a servi à l'évacuation aéromédicale d'Anick Lauzon. Pour effectuer ce sauvetage, AirMédic a utilisé un monomoteur Avstar 350, un hélicoptère plus petit que le bimoteur Dauphin, donc beaucoup moins coûteux à faire voler. Nous avons clairement indiqué dans le reportage que les appareils
ultraspécialisés d'AirMédic n'étaient pas disponibles le jour de l'accident.

Nous avons donc mentionné que la société a dû louer un Avstar 350 à Panorama Hélicoptères d'Alma au coût de 1 295 $ l'heure. Nous avons évoqué le grand écart entre le taux horaire qu'AirMédic a chargé à

Anick Lauzon et celui qui a été chargé à AirMédic par Panorama Hélicoptères : 1 295 $ l'heure vs 4 000 $ l'heure. Nous faisons état de cette importante différence de prix dans le reportage, mais nous donnons toute la latitude à François Rivard de nous expliquer les raisons d'un tel écart. M. Rivard précise qu'il doit toujours facturer 4 000 $ l'heure pour couvrir ses frais, quel que soit le type d'hélicoptère utilisé. Il ajoute qu'il n'offre que le service d'ambulance aérienne contrairement aux compagnies de location d'hélicoptères. Ses appareils volent donc moins d'heures par année, ce qui fait augmenter ses coûts. Cela ressort clairement dans le reportage. »

Au début de son enquête, la journaliste Esther Normand m'a indiqué qu'elle a accepté sans le remettre en question le modèle financier utilisé par AirMédic. L'aéromédical étant un domaine coûteux et ultraspécialisé, AirMédic répartit ses dépenses de fonctionnement et d'immobilisations sur le nombre de sauvetages effectués, ce qui explique les coûts d'environ 7 000 dollars de l'heure pour une intervention en ambulance aérienne. Grâce aux dons du public, ce coût est ramené à environ 5 000 dollars de l'heure. Au fur et à mesure que son enquête progressait, la journaliste a commencé à se poser de sérieuses questions sur ce modèle. Elle a appris en effet que, pour aller secourir Mme Lauzon, AirMédic n'avait pas utilisé ses hélicoptères Dauphin bimoteurs, l'un n'étant pas encore prêt à voler et l'autre ayant besoin d'entretien. AirMédic a loué un Avstar monomoteur de la compagnie Panorama à Alma, mais a réclamé à sa cliente le plein prix, comme si Anick Lauzon avait bénéficié d'un service dans le bimoteurs Dauphin.

Là-dessus, le PDG François Rivard répond dans sa lettre publiée sur Internet :

« L'entreprise Panorama d'Alma est arrivée avec un Astar 350 exécutif que notre personnel médical a configuré en ambulance avec tous les équipements médicaux requis. Cette patiente, tout comme les 1 700 autres personnes transportées par AirMédic depuis sept ans, a reçu un service professionnel d'ambulance aérienne: équipements médicaux, personnel de la santé spécialement formé, médecin, infirmier et ambulancier jusqu'à l'hôpital. »

Une précision : Il n'y avait pas de médecin à bord du Avstar, mais une infirmière et un paramédical. Selon AirMédic, Anick Lauzon a eu droit à un service professionnel d'ambulance aérienne. Les experts que j'ai consultés me disent que le bimoteur assure un niveau de sécurité plus élevé (deux moteurs) et laisse beaucoup plus d'espace pour effectuer des manœuvres médicales sur le blessé qu'un monomoteur. Il ne s'agit donc pas du même service, et il est logique de croire que, si le service n'est pas le même, le prix ne devrait pas être de 4 000 dollars de l'heure.

Dans le domaine de l'aéromédical, deux critères comptent pour s'assurer qu'on porte secours adéquatement à un patient : le temps nécessaire pour effectuer le sauvetage et l'expertise des sauveteurs au moment de l'évacuation et en vol. Selon les blessures en cause, le facteur temps peut être le plus important ou au contraire la spécialisation de l'équipe de sauvetage peut primer. Dans ce domaine, tous visent ce qu'on appelle la « golden hour ». Selon ce principe, il est primordial que le blessé soit vu par une équipe de traumatologie, de préférence dans la première heure suivant l'accident.

Dans le cas qui nous occupe, AirMédic a fait le choix de faire faire un détour à l'hélicoptère de Panorama pour venir prendre son équipe médicale à Saint-Honoré de Chicoutimi. L'équipe spécialisée était donc du voyage, mais le sauvetage a pris entre 3 h 30 et 4 heures. Jean Lambert et François Rivard reconnaissent que c'est long : « C'est loin d'être parfait », admettent-ils, mais ils ajoutent du même souffle que sans AirMédic il y aurait des morts, des séquelles permanentes. Il vaut mieux à leur avis un système d'ambulance aérienne imparfait que pas de service du tout.

AirMédic reproche à la journaliste de ne pas avoir tenu compte du fait que le tarif horaire pour le service d'ambulance aérienne est basé sur les frais annuels de l'organisation. En examinant la facture envoyée à Anick Lauzon, il est pourtant clair que les frais de 4 000 dollars de l'heure concernent l'hélicoptère seulement.

Plus bas, on peut voir aussi qu'AirMédic demande également 3 263,63 $ en frais d'exploitation. Si AirMédic détaille elle-même sa facture, il est raisonnable de comparer le tarif de vol sur la facture, et le tarif de vol du Avstar, qui est, en fait, l'appareil utilisé pour le sauvetage d'Anick Lauzon. D'ailleurs, la journaliste a laissé à AirMédic le soin d'expliquer son modèle financier dans deux interventions distinctes.

Esther Normand : « Vous avez l'impression que c'est pas dispendieux? »

Francois Rivard : « Non parce que vous connaissez pas comment ça coûte réellement les vrais frais d'ambulance aérienne. Y'a ces appareils-là vous savez c'est 21 000$ US par mois chaque appareil plus les assurances fait que ça monte vite, vous savez, les ressources humaines, le matériel médical, les pilotes, la maintenance, fait que c'est sûr que c'est des coûts extrêmes au niveau de l'aviation, je comprends les gens qui connaissent pas l'aviation qui disent tabarouette c'est ben cher. »

Plus loin…

Esther Normand : « Mais François Rivard a une explication : il doit facturer beaucoup plus cher, c'est la seule façon pour lui d'équilibre son budget. Il offre seulement le service d'ambulance aérienne contrairement aux compagnies de location d'hélicoptère. »

François Rivard : « Eux autres ils vont transporter du matériel, du personnel, donc au lieu de faire 250 heures de vol par année comme missions ils vont peut-être en faire 1000, alors si vous prenez l'ensemble des frais qui peut être deux millions divisés par 1000 heures de vol, c'est certain que ça diminue les coûts. »

La facture a-t-elle été équitable envers AirMédic?

L'équité est un principe au cœur des normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« L'équité : L'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les évènements »
(NPJ III,2)

AirMédic trouve inéquitable la démarche de La facture. Selon la société, il aurait fallu que le reportage fasse état des coûts du service d'ambulance aérienne dans les autres provinces pour montrer à la population qu'AirMédic ne facturait pas des montants déraisonnables.

Le modèle dont François Rivard dit s'inspirer est le modèle STARS, mis en place depuis 22 ans en Alberta. J'ai parlé au porte-parole de cette entreprise. Il m'a confirmé que le coût de ces sauvetages était de 5 000 dollars de l'heure, ce qui en effet comparable à AirMédic. Mais les ressemblances s'arrêtent là. STARS n'utilise que ses propres hélicoptères bimoteurs (elle en a 4) pour faire des sauvetages. Elle s'autofinance à 70 pour cent grâce notamment à des loteries, et 30 pour cent de ses fonds proviennent de l'État. La grande différence, c'est que, même à ses débuts, STARS n'a jamais envoyé une facture à un client citoyen de l'Alberta. Les factures étaient envoyées au gouvernement. Une autre différence et non la moindre : la richesse de l'Alberta et ses installations pétrolières qui multiplient le nombre de clients pour un tel service.

Si STARS avait envoyé des factures à ses clients durant les premières années de son existence, on aurait pu en effet comparer les deux services, mais ce n'est pas le cas. AirMédic est une entreprise autonome, qui tente de se tailler une place depuis sept ans dans lesystème de santé au Québec, sans aide ni reconnaissance de l'État québécois. Ce n'est pas le cas de STARS.

La facture a plutôt choisi de comparer le tarif du sauvetage d'Anick Lauzon avec celui d'un autre blessé secouru par une entreprise de location d'hélicoptères de Val d'Or et un ambulancier. C'est une décision rédactionnelle qui se défend dans une émission axée sur les consommateurs. Les Québécois, en effet, ont le choix entre un service spécialisé d'ambulance aérienne ou un sauvetage par hélicoptère, moins coûteux, mais qui n'est pas assuré par des ambulanciers ayant reçu une formation sur les effets de l'altitude sur le corps humain.

AirMédic dit qu'elle est obligée d'envoyer de grosses factures à ses clients, car elle n'a pas encore suffisamment de membres et de contributions. Cela équivaut à faire payer aux clients actuels une prime pour la survie de l'entreprise.
Esther Normand explique qu'elle s'est posé beaucoup de questions sur cette logique durant les six semaines qu'a duré son enquête. « Leur modèle financier n'est peut-être pas au point », croit-elle. « Tu ne peux pas, au nom d'un bel idéal (sauver des vies), mettre des gens en difficultés financières pendant de longues années. » François Rivard réplique qu'il n'y a jamais personne qui a fait faillite à cause d'une facture d'AirMédic. Il ne nie pas toutefois que l'entreprise a des démêlés judiciaires avec six clients qui ont refusé d'acquitter leur facture.

Dans ces conditions, AirMédic aurait-elle dû avertir Anick Lauzon ou son conjoint que ce sauvetage allait leur coûter 5 000 dollars de l'heure avant de les secourir?

Dans son reportage, Esther Normand dit :

« À ce moment-là, AirMédic ne précise pas son tarif et M. Gladu ne le demande pas » (M. Gladu est un ami d'Anick Lauzon)

Le fondateur d'AirMédic François Rivard m'explique qu'il a consulté des avocats à ce sujet. On lui aurait conseillé de donner ses tarifs seulement quand on les lui demande. Il juge de toute façon que dans l'urgence, ce n'est pas le bon moment de discuter de prix. Là-dessus, les avis divergent. La facture a consulté Me Pauline Roy, professeure spécialisée en droit de la consommation. Selon elle, les proches devraient être informés des coûts de façon à donner un consentement éclairé.

La Loi sur les transports du Canada exige que les transporteurs licenciés affichent leurs tarifs dans leurs bureaux et sur leur site Internet (article 67). Or, dans le cas d'AirMédic, l'entreprise qui détient la licence de vol intérieur est AirMédic Aviation alors que celle qui émet les factures est la Société AirMédic.

L'Office des transports du Canada me dit qu'il n'a pas le pouvoir d'intervenir.

De toute façon, dans son reportage, Esther Normand ne fait que rapporter qu'AirMédic ne donne pas ses tarifs avant d'intervenir, ce qui est un fait indéniable. Elle ne se prononce pas ni la moralité, ni sur la légalité de la chose.

L'entrevue d'Yvan-Miville Des Chênes

La journaliste présente ainsi l'entrevue d'Yvan-Miville Des Chênes

Esther Normand : « Yvan-Miville Des Chênes est un spécialiste de l'aviation. A son avis, AirMédic n'a pas pris les bonnes décisions dans le meilleur intérêt d'Anick Lauzon. L'organisation aurait du savoir qu'elle n'était pas membre d'AirMédic et que son sauvetage risquait de lui coûter une fortune. »

Yvan-Miville Des Chênes : « Je pense que la décision d'AirMédic d'accepter ce transport-là n'aurait pas dû avoir lieu. On aurait dû dire je ne pourrai pas assister cette personne-là. Je vais aller chercher ne serait-ce que des concurrents, des entrepreneurs qui ont des hélicoptères près de là, je dois les connaître. Je suis AirMédic. »

Le vice-président d'AirMédic, Jean Lambert, reproche à Radio-Canada de lui avoir donné la parole.

« Nous maintenons, en outre, que M. Yvan-Miville Des Chênes n'avait ni les compétences médicales ni l'ensemble des éléments d'information en main pour porter les jugements prononcés dans le reportage. »

La rédactrice en chef de La facture, Martine Lanctôt, a défendu la compétence d'Yvan-Miville Des Chênes :

« Selon le spécialiste, Anick Lauzon n'étant pas membre d'AirMédic, la société n'aurait pas dû accepter ce transport. Elle aurait pu décider de laisser à Hélicoptères Panorama d'Alma le soin de s'acquitter de la tâche d'évacuation. Cette compagnie aurait alors fait monter à bord de son Avstar 350 les deux membres du personnel médical d'AirMédic et se serait occupée du sauvetage elle-même. Hélicoptères Panorama aurait alors réclamé à Anick Lauzon ce qu'elle a facturé à AirMédic, soit
8 939,29 $. Cette compagnie fait elle-même de l'évacuation aéromédicale.

Anick Lauzon aurait alors payé un surplus pour le matériel et le personnel médical fournis par AirMédic, mais sa facture n'aurait pas atteint 26 000$. D'ailleurs, sur son site Internet, AirMédic précise qu'elle « peut déléguer à des organisations tierces l'accomplissement d'une mission. »

Je prends note des explications fournies par Martine Lanctôt, mais ce n'est pas ce que Yvan-Miville Des Chênes explique dans l'extrait d'entrevue choisi.

En fait, je n'ai pas compris les propos d'Yvan-Miville Des Chênes à la première écoute du reportage. Je me suis interrogée sur la pertinence de cet extrait d'entrevue qui laisse trop de place à l'interprétation .C'est sans doute pour cela que le plaignant croit que monsieur Des Chênes se prononce sur des questions médicales.

Rejoint au téléphone, monsieur Des Chênes a précisé sa pensée. Selon lui, il existe plusieurs entreprises de location d'hélicoptères à Québec et à Montréal qu'AirMédic aurait dû tenter de joindre, notamment Hélicoptères canadiens et Essor Hélicoptère. Rappelons qu'AirMédic n'a fait que deux appels, un Trois-Rivières et l'autre à St-Hubert avant d'engager Panorama à Alma. Toutefois, ni La facture ni Yvan-Miville Des Chênes ne sont en mesure de prouver que le 29 juillet 2007, une autre compagnie d'hélicoptère, plus proche, avait un appareil disponible à 14 h 40 et aurait donc pu secourir Mme Lauzon en moins de temps. Si, théoriquement, on avait trouvé un hélicoptère à Québec, il aurait fallu dénicher des secouristes formés en aéromédical dans la même ville. M. Des Chênes pense que cela aurait été tout a fait possible, mais encore une fois, personne n'a fait cette recherche pour le 29 juillet.

Cela étant dit, Yvan-Miville Des Chênes n'est pas le journaliste qui fait le reportage, c'est un spécialiste du domaine de l'aviation dont on sollicite l'opinion. Voici ce que disent les Normes et pratiques journalistiques de CBC/Radio-Canada.

« Un commentateur ou une commentatrice invitée est par définition une personne à qui Radio-Canada demande de porter un jugement sur une question publique. À titre d'entreprise publique, la Société ne fait pas siennes les opinions des commentateurs et commentatrice qu'elle invite pour exprimer divers aspects de l'opinion sur un sujet donné. »
NPJ IV B 1.3

Yvan-Miville Des Chênes est un spécialiste de l'aviation et non des services d'ambulance aérienne par hélicoptère. Il trouve que la facture d'AirMédic pour la portion « transport » est trop élevée, une opinion qui a déjà été émise par deux pilotes d'hélicoptères, messieurs André Martel et Claude Richard.

Par ailleurs, il y a des contradictions dans la version d'AirMédic. Dans l'entrevue accordée à Esther Normand, François Rivard dit que l'hélicoptère de Panorama était « le seul disponible ». Or, il ne le sait pas lui non plus, car AirMédic n'a appelé que trois sociétés d'hélicoptères alors qu'il y en avait d'autres dans la région de Montréal et de Québec.

Ni le plaignant, ni la journaliste ne peuvent démontrer qu'AirMédic était essentielle à la survie de cette patiente ou au contraire qu'AirMédic aurait pris les mauvaises décisions médicales pour sa patiente.

Les seules informations sur l'état de la patiente sont celles transmises par la victime et celles qui figurent sur la carte d'appel qu'Air Médic a remis à la journaliste :

« Féminin 22 ans, fracture jambe, et douleur au dos. »

« À cause de ces douleurs, me dit François Rivard, on soupçonnait un problème à la colonne vertébrale », ce qui peut évidemment être très sérieux. Esther Normand me dit qu'elle a choisi de ne pas remettre en question la nécessité d'évacuer cette patiente par hélicoptère, car ce n'est pas parce que finalement la colonne s'est avérée intacte qu'on pouvait le prédire au moment de l'accident.

La Fondation et le règlement proposé à Anick Lauzon

Notons d'abord que dans le reportage, le fondateur d'AirMédic explique que sa fondation vient en aide aux clients les plus pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de payer leur facture. Il refuse toutefois de se prononcer à ce moment-là (10 septembre 2007) sur la cas d'Anick Lauzon.

Par ailleurs, le PDG d'AirMédic François Rivard m'a confirmé qu'il n'avait pas pensé à téléphoner à la journaliste Esther Normand avant la diffusion pour la prévenir qu'il venait de conclure (16 novembre 2007) une entente avec Mme Lauzon afin de réduire sa facture. Il savait pourtant que la diffusion était prévue le mardi 20 novembre. Mme Anick Lauzon de son côté m'a également confirmé qu'elle n'avait pas appelé la journaliste avant la diffusion pour lui parler d'un possible règlement, car elle n'avait encore rien par écrit. Dans ces conditions, il est difficile de reprocher à La facture de n'avoir pas mentionné le fait que la Fondation AirMédic allait absorber 90 pour cent de la facture de Mme Lauzon au moment de la diffusion.

Conclusion

L'intervention du spécialiste en aviation Yvan-Miville Des Chênes était de trop. Autrement, le reportage de La facture respecte les règles du genre. Il met en lumière les coûts importants d'un service d'ambulance aérienne en comparaison avec les services moins spécialisés de sauvetage offerts par les entreprises de location d'hélicoptère. Le reportage est équitable dans la mesure où il permet à AirMédic d'expliquer pourquoi ses coûts de fonctionnement sont si élevés L'équité, dans ce cas-ci, n'obligeait pas La facture à comparer AirMédic aux autres services d'ambulance aérienne en dehors du Québec. Je n'ai pas relevé d'inexactitude dans les faits et les chiffres rapportés par La facture. Les comparaisons retenues sont une question de choix éditoriaux. Bien que ces choix déplaisent à AirMédic, le consommateur est en droit de savoir quelle est la différence de prix entre une ambulance aérienne et un sauvetage par hélicoptère, car en fin de compte, c'est lui qui paie la note.

La plainte à l'effet que ce reportage est injuste et inéquitable n'est donc pas fondée.

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Version PDF de la révision.

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