Couverture politique à Radio-Canada et particulièrement à l'émission Les coulisses du pouvoir

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que les analystes politiques de l'émission Les coulisses du pouvoir ne présentent pas une diversité de points de vue et traitent la politique comme un combat superficiel entre libéraux et conservateurs. Il trouve aussi qu'un journaliste a fait preuve de condescendance envers le chef néo-démocrate Jack Layton dans son entrevue de fin d'année au Téléjournal.

Bien que la facture de l'entrevue de Jack Layton sorte de l'ordinaire, le journaliste n'a pas fait preuve de condescendance et a posé plusieurs questions sérieuses.

Le panel des trois journalistes à l'émission Les coulisses du pouvoir traite des stratégies des partis, du jeu politique et non du contenu des grands enjeux de société. Je n'ai pas à intervenir dans ces choix.

Le panel de journalistes procure une certaine diversité de points de vue, bien que des efforts supplémentaires pourraient être faits à ce chapitre.

Par conséquent, la plainte n'est pas fondée.

LES PLAINTES

Monsieur Will Dubitsky correspond avec Radio-Canada depuis un an parce qu'il est insatisfait de la couverture politique à Radio-Canada. Le 10 avril 2008, il m'a fait savoir que les analystes dans l'émission Les coulisses du pouvoir n'examinent pas en profondeur les enjeux et traitent la politique comme un combat superficiel entre libéraux et conservateurs. M. Dubitsky considère que le Nouveau Parti démocratique (NPD) est ignoré. Voici quelques extraits de sa plainte :

« Selon la plupart des sondages d'opinion effectués récemment au Canada, environ le tiers de la population appuie d'autres options que celles proposées par les partis conservateur et libéral. Proportionnellement, au moins le tiers d'une couverture médiatique juste devrait donc être consacré aux analyses des options attirant le tiers restant de la population. Cependant, ce n'est pas le cas des analyses présentées au Téléjournal de Radio-Canada, à l'émission les Coulisses du pouvoir et aux nouvelles nationales de CBC aux heures de grande écoute par Chantal Hébert, Patrice Roy, Allan Gregg, Andrew Coyne, Michel C. Auger, Don Martin et d'autres experts de Radio-Canada et de CBC.

Pire encore, l'éventail d'idées politiques différentes, les antécédents, la crédibilité et les nouvelles initiatives reçoivent très peu de temps d'antenne. L'accent semble mis sur le divertissement et les analyses linéaires.

  • Que ce soit chez Chantal Hébert, Patrice Roy, Allan Greig, Andrew Coyne, Michel C. Auger, Don Martin ou d'autres experts de Radio-Canada et de CBC, l'accent porte à 95 % et plus sur le spectacle du combat entre les partis conservateur et libéral et sur lequel des deux a gagné ou perdu des points au dernier round. Cela peut être divertissant, mais ce n'est pas de la nouvelle ni de l'information.
  • Bien que des allusions soient faites aux grands enjeux de notre époque, les analyses des personnes mentionnées précédemment ont tendance à être superficielles plutôt que d'être axées sur le contenu, c'est-à-dire qu'ils discutent rarement de la pluralité des courants de pensée, question par question et sous-question par sous-question, soit l'Afghanistan, le développement durable, le transport en commun, les garderies, etc.
  • La politique de coulisses retient la majeure partie de la couverture médiatique. Mais cela a peu à voir avec ce dont les Canadiens disent se soucier. J'ai perdu le fil du nombre de fois où Patrice Roy et d'autres journalistes parmi ceux mentionnés ci-dessus ont expliqué aux téléspectateurs, même si ceux-ci le savent déjà, que la présence de MM. Ignatieff et Rae à la Chambre contribuera au prolongement de la course au leadership libérale.
  • Ce qui passe souvent pour des analyses consiste en fait en des conclusions simplistes fondées sur les résultats du plus récent sondage d'opinion, à la manière de Don Cherry expliquant les résultats d'un match. Or, dans le monde réel où les courants politiques s'affrontent et où il n'existe pas de réponses simples, comme c'est le cas en ce qui concerne les données de l'Office de la langue française, on peut facilement déformer la réalité en interprétant les résultats de sondages de manière sélective. Les bonnes analyses exigent de réunir, avec savoir-faire, ce qui peut être quantifié (les sondages d'opinion) et ce qui ne peut être que qualifié (le bien-fondé des idées et des actions).

(…) En tant que télédiffuseurs publics, Radio-Canada/RDI et CBC ont l'obligation de donner au public canadien accès à l'ensemble des idées qui circulent. Ainsi, d'autres commentateurs ayant une profondeur et des points de vue différents doivent être intégrés au Téléjournal de Radio-Canada et de RDI et au National de CBC afin qu'ils formulent des commentaires autres que ceux du courant dominant en tenant compte du fait que la politique alternative naît au sein de quelques groupes marginaux avant d'être adoptée par le plus grand nombre, comme ce fût le cas pour le concept de l'égalité des femmes il y a 100 ans. En opérant des changements visant 1) à inclure la pluralité des courants de pensée, et 2) à faire intervenir des commentateurs possédant les connaissances nécessaires sur des sujets précis afin de comparer les options politiques sur un sujet donné, les analyses des groupes d'experts du Téléjournal de Radio-Canada et RDI, des Coulisses du pouvoir et du National de CBC seraient actualisées en tenant compte du changement de paradigme de l'ancien modèle au nouveau modèle selon lequel les gouvernements minoritaires deviennent la norme et les raisons qui expliquent cela (…) »

M. Dubitsky s'est aussi plaint le 21 décembre 2007 de l'entrevue de fin d'année du chef du NPD, Jack Layton :

« (…) Le contraste entre les entrevues menées par Patrice Roy auprès de Gilles Duceppe, Jack Layton et Stephen Harper est frappant.

Des questions sérieuses ont été posées à Stephen Harper sur les deux thèmes qui distinguent son parti des autres partis, soit le développement durable et l'Afghanistan. À l'autre extrémité du spectre, ces deux thèmes distinguent le NPD des autres partis, mais aucune question n'a été posée à Jack Layton sur ces enjeux.

(…) M. Roy a posé à Jack Layton des questions condescendantes et empreintes de stéréotypes sur l'importance de son parti et son potentiel de réussite aux prochaines élections. Gilles Duceppe, dont le parti ne présente des candidats qu'au Québec et qui n'obtient que la moitié du nombre de votes totaux du NPD, ne s'est pas fait poser de telles questions méprisantes.

Au lieu de cela, une grande partie de l'entretien avec Jack Layton a porté sur la même question du début à la fin, c'est-à-dire la soi-disant concurrence entre lui et Thomas Mulcair, une question pour le moins superficielle. (…) »

Le 27 mai 2008, la directrice au Traitement des plaintes et Affaires générales,

Mme Geneviève Guay, a répondu au plaignant. Voici l'essentiel de cette réponse :

« (…) Les coulisses du pouvoir et les autres émissions d'information

Les coulisses du pouvoir s'inscrit dans une programmation qui présente l'information sous plusieurs formes. L'émission porte bien son nom puisqu'on y a fait le choix de s'intéresser surtout à la politique, aux jeux de pouvoirs et à la stratégie. Ces sujets influencent notre vie et méritent aussi qu'on s'y attarde. Cela n'exclut pas qu'on aborde des dossiers plus précis à l'occasion. L'Afghanistan et l'environnement ont été de ceux-là plusieurs fois.

Tout naturellement, on y parle souvent du parti au pouvoir et de l'opposition officielle, parce que ce sont les partis qui occupent le plus de place en Chambre. Entre autres, nous avons traité souvent du fait que le chef libéral détenait le sort du gouvernement minoritaire entre ses mains. En ce sens, il détient un pouvoir que les autres partis d'opposition n'ont pas. À l'approche des élections, cette perspective continuera certainement d'occuper beaucoup de place à l'émission.

Le Téléjournal traite par ailleurs de l'actualité quotidienne et présente régulièrement les positions de tous les partis d'opposition. Le Téléjournal et d'autres émissions d'affaires publiques ou émissions de RDI traitent aussi des enjeux plus spécifiques qui vous intéressent. J'ai retracé, au cours des deux derniers mois à la télévision, des interventions de M. Layton sur des sujets aussi variés que la crise alimentaire mondiale, la perquisition au Parti conservateur, les prisonniers afghans, la performance du ministre Maxime Bernier, la fermeture de l'usine Crocs ou Moisson Montréal. Également des interventions de M. Mulcair sur Rabaska, Kanesatake ou TQS.

La question de l'Afghanistan a été abordée à maintes reprises de toutes les façons à nos antennes pendant la dernière année, de même que depuis le début de l'intervention militaire. Tout récemment, les 16 et 23 avril, nous avons diffusé deux documentaires d'une heure sur l'Afghanistan, intitulés « L'Afghanistan entre l'espoir et la peur », produits conjointement par CBC et Radio-Canada. Ces documentaires mettaient très clairement en lumière l'ampleur des enjeux sur le terrain. L'émission Une heure sur Terre et RDI ont souvent parlé de l'Afghanistan aussi ces derniers mois.

Les questions environnementales sont traitées un peu partout dans la programmation de la radio et de la télévision. Le Téléjournal fait une large place aux défenseurs de l'environnement dès qu'un dossier les intéresse. On aborde aussi ces sujets à des émissions comme Découverte ou La semaine verte pour la télévision et Les années lumières pour la radio. On en parle enfin régulièrement dans les émissions moins spécialisées comme par exemple Enquête qui a présenté en février un reportage d'une heure, très fouillé, sur l'éthanol.

Le choix des analystes

Il ne faut pas confondre les rôles des analystes, éditorialistes ou acteurs de l'actualité. Patrice Roy est le chef de bureau de Radio-Canada à Ottawa et Michel C. Auger notre chef de bureau à Québec. Leur rôle d'analystes, employés de la télévision publique exige qu'ils mettent leurs opinions politiques personnelles de côté. Leurs observations sont plutôt basées sur leur grande connaissance de la politique et des politiciens en place.

Vous nous citez en exemple une émission du 30 mars dans laquelle le groupe d'analystes des « coulisses » a conclu que le gouvernement Charest se portait bien. Bien sûr, il ne s'agissait pas ici de prises de positions personnelles des journalistes en faveur du gouvernement Charest.

Ils évaluaient plutôt l'appréciation de M. Charest dans la population, telle que reflétée par les sondages et les tribunes d'opinion. Régulièrement nos analystes expliquent l'antenne ce qu'ils entendent par un gouvernement ou un ministre qui va bien. Dans ce genre d'analyse, il s'agit simplement d'un gouvernement ou d'un ministre qui réussit à faire passer ses projets sans susciter trop de remous dans la population ou dans les sondages. Dans le cas d'un gouvernement minoritaire, cela veut aussi dire se maintenir au pouvoir.

La diversité d'opinion

Puisque MM. Roy et Auger ne sont pas là pour véhiculer leurs « opinions » politiques, nous ne voyons pas en quoi leur présence hebdomadaire à Les coulisses du pouvoir risquerait de nuire à la diversité d'opinion. Cette diversité se retrouve plutôt dans les entrevues avec les politiciens. Nous sommes attentifs à interviewer des représentants des partis politiques qui ne forment ni le gouvernement, ni l'opposition officielle. Par exemple au Match des élus sur RDI, le vendredi, l'animateur Simon Durivage invite un représentant du NPD, souvent le député Yvon Godin, chaque fois qu'il traite d'un sujet fédéral.

Dans nos choix d'invités, nous tenons compte de plusieurs facteurs, comme les sondages récents, l'évolution historique de ces sondages, les voix obtenues aux dernières élections et la représentation parlementaire, mais aussi dans une très large mesure, nous tenons compte des événements et des débats d'actualité. Comme vous le savez, en période de campagne électorale, nous apportons un soin encore plus méticuleux à surveiller l'équilibre de nos émissions et nous mettons sur pied des formules spéciales.

Les analyses de Chantal Hébert

Le cas de Chantal Hébert est un peu différent de ceux de Patrice Roy et de Michel C. Auger puisqu'elle est une employée du Toronto Star et une chroniqueuse au Devoir. Cela dit, Mme Hébert est, elle aussi, une journaliste spécialisée en politique depuis près de vingt-cinq ans. Elle a toujours pris garde de ne pas mêler ses opinions politiques personnelles avec son métier d'observatrice et sa compétence est largement reconnue. Nous sommes convaincus de sa neutralité professionnelle et n'avons aucune hésitation à la présenter comme analyste experte en politique.

Nous avons fait le choix d'ajouter une personne à notre équipe de journalistes maison pour dynamiser la discussion et ajouter une expertise. Mme Hébert est très qualifiée pour jouer ce rôle. Notons en passant qu'elle n'est pas là toutes les semaines et qu'elle est remplacée à l'occasion. »

Cette réponse ne satisfait pas M. Dubitsky et il me demande de réviser son dossier le 28 mai.

LA RÉVISION (1)

L'émission Les coulisses du pouvoir

Afin de répondre à M. Dubitsky, j'ai visionné une douzaine d'épisodes de l'émission, diffusés entre les mois de mars et de juin 2008. Voici le mandat de l'émission Les coulisses du pouvoir, tel que décrit dans le site Internet de Radio-Canada :

« L'émission Les coulisses du pouvoir est d'abord axée autour d'un entretien de fond avec la personnalité politique qui est au centre d'un débat d'actualité. D'autres entretiens complémentaires s'ajoutent selon la tournure des événements. L'émission fait aussi une large place à l'analyse politique, mettant à profit la vaste expérience de nos chefs de bureau à Ottawa et à Québec, Patrice Roy et Michel C. Auger. Chaque semaine, des reportages pertinents expliquent les coulisses de la politique. L'émission fait aussi une belle part aux blogues politiques et aux éditoriaux des grands journaux canadiens. Les sujets au programme touchent tous les aspects de la vie politique, qu'elle soit fédérale ou provinciale. »

Le panel de journalistes :

Chaque semaine, un panel de trois journalistes, la plupart du temps les mêmes, ont la parole : Chantal Hébert qui écrit pour les quotidiens Toronto Star et Le Devoir, Michel C. Auger, à l'époque chef du bureau parlementaire à Québec de Radio-Canada, et Patrice Roy, à l'époque chef de bureau parlementaire à Ottawa de Radio-Canada.

Selon le plaignant, ces journalistes ne traitent pas à fond des dossiers, ils n'expliquent pas le contenu des politiques. C'est vrai, mais les reporters ne le font pas car ce n'est pas ce qu'on leur demande. L'animateur Daniel Lessard m'explique que les Auger, Hébert et Roy ont pour mission d'analyser les stratégies des politiciens fédéraux et provinciaux. Les enjeux, comme l'environnement ou l'économie, ne servent que de toile de fond afin d'évaluer comment les politiciens s'en tirent. « Ce qu'on fait à l'émission, c'est de la politique pure », me dit Daniel Lessard, ajoutant que cette joute politique est souvent partisane et démagogique. À mon avis, il est clair pour les téléspectateurs que ce panel discute du jeu politique à Ottawa et à Québec et non du contenu des programmes de partis et des politiques gouvernementales.

Les journalistes ne sont pas partisans mais critiques des différents politiciens et/ou des partis, selon les sujets. Je n'ai rien noté, ni dans le vocabulaire employé, ni dans l'attitude, qui permet de dire que tel ou tel journaliste est favorable à tel ou tel parti. Ce n'est pas parce que les Auger, Roy et Hébert parlent de la remontée de Jean Charest dans les sondages qu'ils prennent parti pour le gouvernement libéral. Le plaignant voudrait entendre des commentateurs clairement identifiés à la gauche, aux idées néo-démocrates notamment. Ce n'est pas la formule. Ce panel n'est pas le lieu d'un débat gauche-droite. Si la performance ou le leadership de Jack Layton avaient été mis en cause ce printemps, il y a fort à parier que le panel en aurait parlé.

On peut aimer ou pas ce genre de journalisme qui met l'accent sur les personnalités, la formule-choc et les guerres intestines. On peut trouver, comme le plaignant, ces discussions superficielles mais, à titre d'ombudsman, je n'ai pas à intervenir. Ces choix relèvent de la liberté éditoriale. D'autres émissions font davantage de place à l'approfondissement de dossiers. Tant que les reporters de Radio-Canada analysent les forces et les faiblesses des politiciens sans tomber dans l'opinion, ils ne contreviennent pas à la politique journalistique de Radio-Canada.

La diversité des opinions :

Les émissions d'information de Radio-Canada doivent tenir compte d'un principe au cœur des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« Afin de présenter une information équilibrée et équitable, un organisme d'information devrait s'assurer que le plus vaste éventail possible de points de vue est diffusé. La plupart des opinions contiennent une parcelle de vérité qui contribue à faire ressortir toute la vérité. Mais il faut aussi tenir compte de l'importance réelle ou virtuelle d'une opinion et du poids de ses défenseurs. » (NPJ, III 4.2)

Le panel des journalistes des Coulisses du pouvoir fait-il suffisamment de place à ce principe de diversité des points de vue? Dans les émissions que j'ai réécoutées, Chantal Hébert est la journaliste qui apporte davantage la perspective « canadienne » aux téléspectateurs, ce qui va dans le sens de la diversité. Elle fait référence régulièrement à ce qui se passe dans les autres provinces, en particulier l'Ontario qu'elle connaît bien. Dans deux épisodes, elle parle des expériences des néo-démocrates en Ontario, ce qui amène une nouvelle perspective aux téléspectateurs québécois sur le sort des tiers partis. Il est aussi intéressant d'apprendre que l'Ontario a sabré dans le nombre de ses députés, alors qu'à Québec, une réforme similaire piétine. Michel C. Auger est bien branché, particulièrement à Québec, Patrice Roy à Ottawa, les trois journalistes sont capables de parler intelligemment, et avec conviction, de politique fédérale et provinciale. Ils savent comment capter l'attention.

Toutefois, contrairement au panel de CBC, At Issue[2], il y a peu de différences idéologiques et culturelles entre les trois journalistes francophones des Coulisses du pouvoir. Même si Chantal Hébert travaille pour un quotidien à tendance libérale, le Toronto Star, cela ne se reflète pas dans ses propos. On ne peut pas non plus classer certains de ces journalistes à droite, et d'autres à gauche.

J'ai noté que quel que soit le sujet discuté à l'émission Les Coulisses du pouvoir, les analyses des trois reporters se recoupent et ils partagent régulièrement le même point de vue. Ils ajoutent des nuances, des anecdotes, ils complètent la pensée de leur confrère ou consœur. Par exemple, le 13 avril, tous croient que les conservateurs ne reculeront pas sur le projet de loi C-10; le 27 avril, tous trouvent que le conflit entre le Parti conservateur et Élections Canada n'est pas assez juteux pour constituer un enjeu électoral. Le 5 mai, tous ont le même malaise face à la distinction entre la vie privée et l'intérêt public dans l'affaire Couillard-Bernier. Dans les émissions visionnées, j'ai rarement senti de véritables désaccords. Il y en a tout de même quelques-uns : par exemple, dans l'épisode du 20 mai, Chantal Hébert ne partage pas l'analyse de Michel C. Auger sur les « motifs cachés » qu'Élections Canada aurait vis-à-vis du gouvernement Harper.

Une telle communauté de point de vue est peut-être inévitable dans une petite société où il y a beaucoup moins de journalistes qu'au Canada anglais. Les trois reporters du panel se connaissent bien, ils baignent dans la même culture, ils ont vécu une bonne partie, sinon l'essentiel de leur vie au Québec. Ils font des analyses régulièrement sur plusieurs tribunes et dans des carnets Internet. Quand l'un d'eux est absent des Coulisses du pouvoir, on le remplace soit par l'éditorialiste Gilbert Lavoie, du Soleil, ou par le chroniqueur Vincent Marissal de La Presse, et là encore, on est en terrain connu.

Je comprends l'importance d'avoir un rendez-vous hebdomadaire avec les mêmes journalistes afin de créer une habitude d'écoute. Il y a aussi une chimie entre les membres d'un même panel. Toutefois, en cas d'absence, ou lorsque l'actualité le commande, on pourrait tenter d'inviter des journalistes issus de cultures ou de régions différentes, ayant d'autres points de vue.

Le NPD est-il ignoré par Les coulisses du pouvoir?

Au-delà du panel des Roy, Hébert et Auger, l'émission Les coulisses du pouvoir analyse l'actualité avec des entrevues de politiciens et d'experts et de courts reportages. Ceux qui s'intéressent de près à la chose politique y trouvent un contenu varié, et il y a des idées originales : comme celle de présenter trois députés de la région de Québec dans leur travail au quotidien. Ce reportage m'a semblé particulièrement pertinent car les citoyens se demandent toujours ce que font leurs élus.

L'animateur Daniel Lessard dit qu'il invite les politiciens en fonction de l'actualité. Il ne fait pas de calcul mathématique pour savoir si on a suffisamment entendu tel ou tel parti d'opposition. M. Lessard admet facilement qu'il n'a pas beaucoup été question du NPD cette année à son émission car ce parti n'a pas souvent fait la manchette. Il est vrai que les problèmes de leadership de Stéphane Dion et ses hésitations à renverser le gouvernement ont bien davantage occupé le devant de la scène. Il faut dire aussi qu'au moins la moitié de l'émission est consacrée à la politique provinciale québécoise, arène dans laquelle le NPD est absent.

Dans les épisodes visionnés, Daniel Lessard a invité une fois le chef néo-démocrate Jack Layton, le 1er juin. Cette semaine-là, M. Layton avait demandé une enquête de la GRC sur l'affaire Couillard-Bernier.

Je ne crois pas qu'en dehors des périodes électorales, il faille se livrer à une comptabilité de la présence de tel ou tel parti dans une émission d'actualité. Une telle obligation constituerait un carcan invivable. Certaines des déclarations de Jack Layton ont été relayées dans les bulletins de nouvelles. Je n'ai aucune preuve de boycottage, de censure à l'endroit du NPD. Les responsables de l'Information doivent toutefois être attentifs à l'ensemble de la programmation. J'avais noté à l'été 2006, que la télévision aurait pu profiter de la présence du candidat néo-démocrate Thomas Mulcair dans la circonscription d'Outremont pour faire écho à l'opposition grandissante à la mission canadienne en Afghanistan[3].

Les entrevues de fin d'année au Téléjournal

J'ai visionné les entrevues de fin d'année que le journaliste Patrice Roy a réalisé avec les quatre chefs de partis. M. Dubitsky croit que le néo-démocrate Jack Layton a eu droit a un traitement plus superficiel et condescendant que les trois autres chefs de partis.

Il est vrai que la mise en scène et le ton de l'entrevue de Jack Layton sortent de l'ordinaire. L'équipe du Téléjournal a choisi d'interroger M. Layton à Montréal, dans la circonscription du premier et seul député néo-démocrate au Québec, Thomas Mulcair. Durant toute l'entrevue, Patrice Roy et Jack Layton marchent dehors, ce qui rend l'échange plus informel. Quant au ton, il est difficile de reprocher au reporter d'être trop léger et/ou superficiel alors que Jack Layton, fidèle à lui-même, rit beaucoup, fait des blagues et des jeux de mots. Patrice Roy le suit un peu sur ce terrain, mais il n'y a aucun dédain ou manque de respect dans la formulation de ses questions.

Le plaignant avance que Patrice Roy n'a pas posé de questions sérieuses et n'a eu recours qu'à des stéréotypes sur le NPD. Je n'ai pas constaté cela. L'intervieweur parle en effet de la tendance historique du NPD a être un parti centralisateur; c'est un fait. M. Roy laisse le politicien expliquer comment le parti a changé à ce chapitre; il lui demande si les néo-démocrates pourraient, à certaines conditions, appuyer le gouvernement minoritaire de Stephen Harper, si les Québécois sont plus à droite qu'avant, etc. Bref, plusieurs questions sérieuses. Patrice Roy ne demande pas à Jack Layton d'énumérer les éléments de son programme, mais il n'a aucune obligation de le faire. Il a choisi un autre angle : est-ce que le NPD peut poursuivre sa lancée au Québec? En vertu de la liberté de la presse, le choix des angles de couverture appartient aux salles de rédaction pour autant que le reportage soit équitable. Selon moi, Jack Layton a été traité avec équité. Je dirais même que le portrait de l'homme qui s'en dégageait était plutôt sympathique.

Il y avait un contraste frappant entre cette promenade de Patrice Roy et Jack Layton et l'entrevue plus statique, plus classique du premier ministre Harper. Les questions portaient toutes sur les décisions et le bilan de l'année du premier ministre. Quant à Stéphane Dion, il a dû s'expliquer sur ses problèmes de leadership et d'image. Lui non plus n'a pas été interrogé sur son programme, mais plutôt sur des questions tactiques difficiles.

Patrice Roy a fait quatre entrevues très différentes avec les quatre chefs, en fonction des questions d'actualité et de ses connaissances des quatre hommes. De mon point de vue, ces différences ne désavantageaient en rien Jack Layton.

Conclusion

En conclusion, la plainte de Will Dubitsky n'est pas fondée.

Les entrevues de fin d'année des chefs politiques respectent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Le panel de journalistes dans l'émission Les coulisses du pouvoir a pour mission de parler de stratégie et du jeu politique et non du contenu des politiques. Il n'y a rien dans cette émission qui va à l'encontre des politiques journalistiques.

Il serait souhaitable que les responsables de l'émission invitent à l'occasion des journalistes de culture, d'idéologie ou de régions différentes, afin de favoriser une plus grande diversité de points de vue.

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[1] Annexe I : le mandat de l'ombudsman

[2] Lire à ce sujet la révision de mon collègue ombudsman de CBC, Vince Carlin, à l'adresse suivante : http://www.cbc.ca/ombudsman/ombudsmanweb/2.htm

[3] Vous pouvez consulter la révision de l'ombudsman à propos de la couverture de Radio-Canada sur l'engagement militaire canadien en Afghanistan sur son site web : http://www.ombudsman.cbc.radio-canada.ca//pdf/Rév%20N%20Beaudet.pdf

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc

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ANNEXE 1 : LE MANDAT DE L'OMBUDSMAN

Le mandat de l'ombudsman consiste à :

juger si la démarche journalistique ou l'information diffusée qui fait l'objet de la plainte enfreint les dispositions de la politique journalistique de Radio-Canada

aussi appelée Normes et pratiques journalistiques (NPJ, accessible à l'adresse Web suivante : www.ombudsman.cbc.radio-canada.ca/).

Cette politique s'appuie sur trois principes fondamentaux : l'exactitude, l'intégrité et l'équité.

L'exactitude : L'information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. Cela exige non seulement une recherche attentive et complète, mais une langue châtiée et des techniques de présentation sûres, y compris pour les éléments visuels.

L'intégrité : L'information est véridique, sans déformation visant à justifier une conclusion particulière. Les professionnels de l'information ne tirent pas profit de leur situation avantageuse pour faire valoir des idées personnelles.

L'équité : L'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. (NPJ, III,2)

La politique journalistique est un ensemble de règles que la Société Radio-Canada s'est données au fil des ans. Ces règles, qui visent à développer un journalisme d'excellence, vont bien au-delà des prescriptions de la Loi; elles proposent un idéal difficile à atteindre, mais vers lequel tous les artisans doivent tendre.

Une description détaillée du mandat de l'ombudsman se trouve à la même adresse Web.