Choix d’images d’Elizabeth May (TJ)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant soutient que Radio-Canada a fait « mal paraître » la chef du Parti Vert du Canada, Elizabeth May, en diffusant un plan d’elle où on la voit « piétiner » devant la caméra. Il croit que le reportage était donc partial.

L’image en cause montre la candidate qui se déplace afin d’être bien cadrée pour accorder une entrevue télévisée. Dans le même plan, on voit la caméra et le bras tendu du cameraman faisant signe à Mme May de se déplacer. La scène est facile à comprendre. Ce plan de trois secondes était le meilleur disponible ce soir-là, et il n’a rien de négatif.

La plainte n’est pas fondée.

LA PLAINTE

Le 11 septembre 2008, M. Nicolas Goyette nous envoie cette plainte sur le Téléjournal de la veille :

« Je me questionne fortement sur l’impartialité de Radio-Canada lors du téléjournal de 22h. L’élément particulier qui a retenu mon attention, c’est la couverture de Mme May du parti vert. En effet, j’ai trouvé très étrange le fait qu’on la voit en train de piétiner devant la caméra. C’était un plan de derrière la caméra, ce qui est plutôt inhabituel. Une occasion selon moi, de la faire mal paraître. De plus, et c’est un point crucial. Jamais Radio-Canada ne se serait permis de présenter M. Harper de cette façon d’ailleurs je vous mets au défi de trouver un cliché de M. Harper alors qu’il est faché ou qu’il n’est pas dans son élément.

Je vous demande donc, et puisque mes taxes servent à financer vos informations, de mieux représenter l’ensemble du spectre politique de manière correcte et impartiale. »

Le 18 septembre, la directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales, Mme Geneviève Guay, lui transmet cette réponse :

« (…) Pour vous répondre, je me suis informée des circonstances entourant le tournage de ces images. On me dit que Mme May était en train de s’installer pour donner une entrevue à la télévision au moment où elle a appris qu’elle pourrait participer au débat des chefs. Il y a eu un peu d’émotion dans l’air et il restait très peu de temps pour tourner l’entrevue.

Le cameraman n’a donc pas eu le temps de tourner ce qu’on appelle en jargon de télévision des plans de coupe. Ces plans permettent habituellement d’introduire les extraits d’entrevue, en les illustrant.

C’est pour cela que ces quelques secondes d’images ne ressemblaient pas tout à fait à ce que nous présentons habituellement. Nous sommes désolés que vous y ayez vu une intention de donner une mauvaise image de Mme May. Ce n’était pas le cas. (…) »

Le 23 septembre, M. Goyette réplique :

« Sur la question de la partialité de Radio-Canada envers Mme May du parti Vert lors du téléjournal du 10 septembre. Vous m’avez répondu que le caméraman était pressé et n’avait pas eu le temps d’obtenir de plan de coupe. Or, je vous ai répondu que vous auriez pu aisément remplacer ces plans par un de vos nombreux plan d’archive. Mais voilà que j’ai visionné l’émission de Daniel Lessard à RDI, les coulisses du pouvoir édition du 14 septembre et qu’il se trouve que dans cette émission, il y a exactement le même plan de Mme May en entrevue devant un mur de brique mais cette fois sans le plan douteux qui la faisait passer pour une moins que rien. Et les fameux plans de coupe sont là (elle qui marche dans le corridor avec les médias), et ils ont été tourné la même journée pour avoir vu les images à d’autres stations.

Or, je répète mon interrogation. Est-ce Radio-Canada a intentionnellement voulu que Mme May passe pour une conne et une amateure ? Pourquoi n’a-t-elle pas eu le même traitement que les autres partis en lice ? Et surtout pourquoi ne voit-on que des images léchées de Steven Harper ? Ainsi, je suis certain que vous auriez jamais osé diffuser une telle image de M. Harper, c’est-à-dire, derrière la caméra et piétinant sur place comme un idiot. (…) »

M. Goyette me demande de réviser le dossier. Mme Guay tente une dernière fois de lui apporter des explications le 26 septembre :

« (…) Il est vrai que le plan de coupe diffusé aux Coulisses du pouvoir ressemblait plus aux images classiques des politiciens. La réalisatrice des Coulisses du pouvoir m’explique qu’elle a monté ces images le vendredi après-midi, soit le 12 septembre. Elle a donc eu le temps de vérifier tout ce qui était disponible et de faire un choix adéquat.

Il faut comprendre que le contexte du montage du Téléjournal est très différent de celui des émissions hebdomadaires. Les gens de l’Équipe électorale, à qui j’ai reparlé de ce dossier cette semaine, se rappellent seulement d’avoir monté ces images à toute vitesse, à la dernière minute. Ils ont pris ce qui leur paraissait le plus avantageux pour Mme May dans le matériel qu’ils avaient sous la main, sans aucune arrière pensée politique.

Comme vous le dites, il est évident que nous avons des images de Mme May dans nos archives. Cependant, nous n’utilisons pas d’images d’archives dans un bulletin de nouvelles, pour un plan de coupe destiné à présenter une entrevue faite le jour même. Les plans de coupes de ce genre sont par définition pris sur les lieux de l’événement du jour.

Visiblement, les responsables de ce reportage n’ont pas jugé les images inutilisables. En les regardant à la lumière de votre plainte, nous sommes prêts à admettre que ces trois petites secondes d’images n’étaient pas parfaitement standard. Elles montraient une politicienne sous un jour plus naturel et moins préfabriqué que ce qu’on a l’habitude de voir. Certainement pas, cependant, sous un jour ridicule.

Cette dernière réponse ne satisfait pas le plaignant.

LA RÉVISION

Le reportage en cause, diffusé au Téléjournal du 10 septembre, peut être vu à l’adresse suivante : http://elections.radio-canada.ca/elections/federales2008/2008/09/10/021-debats-chefs-may-recul.asp, en cliquant dans la colonne de droite sur le lien vidéo « Présence de May au débat des chefs : le reportage de Marc Godbout »

Le différent porte sur le choix d’une image d’Elizabeth May. Pour évaluer ce choix, j’ai visionné toutes les images de la chef du Parti Vert disponibles le soir du 10 septembre. Ces images provenaient d’Halifax et elles ont servi à effectuer le montage du reportage. Mme May était en train d’accorder une entrevue à Halifax quand elle a appris que ses adversaires avaient changé d’idée et qu’elle pourrait faire partie des débats des chefs.

En tout et pour tout, il y a environ une minute d’images diverses d’Elizabeth May, de toute évidence tournées très rapidement. La nouvelle est importante, l’équipe de tournage doit faire vite pour que les bulletins du soir puissent obtenir à temps la réaction de la politicienne. La plupart des plans sont inutilisables : Mme May se coiffe avant l’entrevue, le technicien lui pose un micro en accrochant l’émetteur à sa taille en dessous de son chandail, ce qui n’est pas très flatteur.

Ces images ont été alimentées en soirée à Montréal. Le réalisateur Dany Croussette a inséré certaines d’entre elles dans le reportage de Marc Godbout. Ce dernier n’était pas sur les lieux, car il suivait le chef néo-démocrate Jack Layton en Ontario.

Le réalisateur m’explique qu’il a choisi de ne pas utiliser un plan où l’on entend Elizabeth May s’exclamer « Whoa! it’s official! ». Elle venait d’apprendre qu’elle participerait aux débats. Dany Croussette trouvait que cet éclat de voix très spontané faisait un peu trop « petite fille » et pas assez « politicienne ». Cela illustre bien qu’il y a une bonne part de perception dans les choix éditoriaux, car le réseau anglais de Radio-Canada a mis en ondes le même soir cette réaction de joie de Mme May.

Dany Croussette avait besoin de cinq secondes d’images pour couvrir la voix enregistrée par le journaliste Marc Godbout. Il a choisi une image assez neutre où Mme May attache son chandail et un autre plan qui fait l’objet de la plainte : pendant trois secondes, on voit la politicienne, presque de dos, faire un petit pas à droite, un pas en arrière et un pas à gauche afin d’être bien cadrée pour la caméra qui est devant elle, bien en vue. La scène est assez facile à comprendre, car on voit le bras tendu du cameraman faisant signe à Mme May de se déplacer. C’est une scène qui précède l’enregistrement d’une entrevue. Il est vrai que la caméra qui capte l’action est dans un angle assez inhabituel puisqu’elle est presque en arrière de la candidate. Toutefois, il n’y a aucun gros plan, rien de disgracieux. En choisissant ces images, qui étaient du reste les seules potables, le réalisateur n’a jamais cru un instant qu’elles étaient dégradantes ou qu’elles montraient la candidate sous un angle défavorable.

Je ne trouve pas non plus que cette image ridiculise Mme May ou l’a fait « mal paraître », comme le pense le plaignant. Voilà une politicienne qui vient d’apprendre une très bonne nouvelle et qui se prépare à accorder une entrevue. Mme May semble dynamique, vive, et l’image dégage une certaine spontanéité.

Le réalisateur n’avait pas à remplacer ces trois secondes d’images par du visuel d’archives. En nouvelles, on utilise les archives le moins possible, et jamais quand on a la possibilité d’utiliser des images du jour acceptables.

J’ai également visionné Les coulisses du pouvoir du 14 septembre. Le plan où Elizabeth May marche dans un couloir est effectivement très neutre, mais il n’a pas été tourné au même endroit que l’entrevue. Cette image de couloir ne faisait pas partie de la minute de vidéo envoyée à Montréal le soir du 10 septembre. Donc, elle n’était tout simplement pas disponible. Il y a sans doute eu plus d’un tournage ce soir-là à Halifax, car il s’agissait d’une grande victoire pour Mme May. Quatre jours plus tard, il était parfaitement normal que l’émission Les coulisses du pouvoir les ait récupérées.

Le plaignant pose une question hypothétique : aurait-t-on utilisé en ondes une image de Stephen Harper « fâché ou qui n’est pas dans son élément »? Je ne peux pas répondre à cette question hypothétique, mais mon expérience de correspondante parlementaire m’incite à ajouter que ni Radio-Canada ni les autres médias n’ont eu tendance dans le passé à protéger un premier ministre en campagne. Le plaignant veut des preuves, mais il n’y a pas moyen de retrouver dans les archives les images d’un politicien sortant un peu de l’ordinaire, le classement n’est pas fait ainsi.

Toutefois, en général, un premier ministre, quel qu’il soit, est moins accessible aux journalistes que les candidats des tiers partis. Quand un premier ministre veut parler, un point de presse est organisé, l’entourage est là, les agents de sécurité aussi. Il contrôle ainsi bien davantage son image qu’une candidate comme Elizabeth May, qui mène une campagne beaucoup plus modeste. Donc, en raison de ce contrôle, il est vrai qu’une caméra n’aurait sans doute pas pu saisir sur le vif un plan de Stephen Harper se préparant en pleine rue à accorder une entrevue en direct.

Ce « contrôle » peut se retourner contre un premier ministre. Récemment, les journalistes ne se sont pas gênés pour montrer que l’entourage de Stephen Harper leur bloquait l’accès au chef conservateur. Une scène qui n’est pas très avantageuse pour un politicien. Un autre exemple : en 1997, lors de sa première campagne électorale comme chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe a eu le malheur de mettre un bonnet dans une fromagerie. Cette image l’a poursuivi des années. Voilà une image qui a ridiculisé M. Duceppe, cela n’a rien à voir avec les quelques pas d’Elizabeth May devant une caméra.

On met souvent en ondes les moments qui précèdent une entrevue avec un politicien : poignées de mains, pose du micro sur la cravate, sourires. Mais il est vrai, qu’en général, ce sont des images plus banales, plus passe-partout, que celles qu’on a montrées d’Elizabeth May.

Conclusion

Cette image d’Elizabeth May n’a rien de négatif et ne met pas en cause l’impartialité de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc

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ANNEXE 1 : Le mandat de l’ombudsman

Le mandat de l’ombudsman consiste à :

juger si la démarche journalistique ou l’information diffusée qui fait l’objet de la plainte enfreint les dispositions de la politique journalistique de Radio-Canada

aussi appelée Normes et pratiques journalistiques (NPJ, accessible à l’adresse Web suivante : http://www.ombudsman.cbc.radio-canada.ca).

Cette politique s’appuie sur trois principes fondamentaux : l’exactitude, l’intégrité et l’équité.

L’exactitude : L’information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. Cela exige non seulement une recherche attentive et complète, mais une langue châtiée et des techniques de présentation sûres, y compris pour les éléments visuels.

L’intégrité : L’information est véridique, sans déformation visant à justifier une conclusion particulière. Les professionnels de l’information ne tirent pas profit de leur situation avantageuse pour faire valoir des idées personnelles.

L’équité : L’information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. (NPJ, III,2)

La politique journalistique est un ensemble de règles que la Société Radio-Canada s’est données au fil des ans. Ces règles, qui visent à développer un journalisme d’excellence, vont bien au-delà des prescriptions de la Loi; elles proposent un idéal difficile à atteindre, mais vers lequel tous les artisans doivent tendre.

Une description détaillée du mandat de l’ombudsman se trouve à la même adresse Web.