Absence d’André Boisclair (RDI)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

LA PLAINTE

Le dimanche 4 mars 2007, au jour 12 de la campagne électorale québécoise, l’animatrice Christine Fournier présente dans son émission de 14 heures à RDI, intitulée : « Élections provinciales 2007 », deux longs extraits de points de presse de Mario Dumont, chef de l’Action démocratique du Québec, et de Jean Charest, chef du Parti libéral du Québec.

Le même jour, un téléspectateur, monsieur Livain C. porte plainte :

« (…) on a complètement omis de donner le même temps d’antenne au Parti québécois et à son chef, André Boisclair, comme si le Parti québécois n’existait pas dans la campagne électorale. Je comprends que LCN et le Journal de Montréal et Canoe, dans leur convergence agissent de cette façon et ignorent le Parti québécois comme ne faisant pas partie de la campagne électorale Québec 2007, mais que RDI et Radio-Canada, qui existent grâce à nos taxes, soient aussi partiaux…. Je dénonce avec véhémence ce manque de partialité de la part de Radio-Canada et RDI. Je le déplore ardemment et réclame de l’ombudsman de Radio-Canada de rétablir la situation et de dicter à ses journalistes d’être plus partiaux envers tous les partis (…). »

Le 5 mars 2007, la directrice du traitement des plaintes et des affaires générales, Mme Geneviève Guay, lui répond :

« (…) Tous les jours, les responsables du RDI naviguent entre les obstacles et les imprévus sans parti-pris, à l’affût des moments les plus importants à vous présenter. Leur but est de diffuser le plus possible, toutes les conférences de presse des chefs des trois grands partis. Des décisions difficiles et risquées se prennent en studio presque toutes les minutes. À quel moment faut-il quitter une conférence de presse parce qu’elle s’étire et qu’on se répète? À quel moment doit-on rester accroché à un événement important quitte à en manquer un autre? À quel moment choisir d’enregistrer un événement pour le diffuser en différé plus tard dans la journée? Vous avez l’impression que le résultat n’est pas toujours parfait?

C’est inévitable pour toutes les raisons mentionnées plus haut. Il arrive aussi que malgré tous les efforts et la bonne foi des responsables, on puisse faire une erreur d’évaluation. Ce que nous pouvons vous dire à ce sujet, c’est que Radio-Canada ne prend pas parti pendant cette campagne. La direction et les journalistes sont très conscients des attentes élevées du public. Nous surveillons notre couverture de près et nous avons l’intention de respecter nos règles qui sont parmi les plus exigeantes au monde. Je termine en soulignant qu’il ne faut pas évaluer l’équité d’une couverture sur une heure ou une journée. Mais sur l’ensemble de la semaine et au bout du compte, sur l’ensemble de la campagne (…). »

Deux jours plus tard, le 7 mars, le plaignant réplique et demande l’intervention de l’ombudsman.

Le mandat de l’ombudsman, c’est de :

« … juger si la démarche journalistique ou l’information diffusée qui fait l’objet de la plainte enfreint les dispositions de la politique journalistique de Radio-Canada… »

Aussi appelée Normes et pratiques journalistiques (NPJ, accessible à l’adresse Web suivante : www.ombudsman.cbc.radio-canada.ca/).

Cette politique s’appuie sur trois principes fondamentaux : l’exactitude, l’intégrité et l’équité.

« L’exactitude : L’information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. Cela exige non seulement une recherche attentive et complète, mais une langue châtiée et des techniques de présentation sûres, y compris pour les éléments visuels.

L’intégrité : L’information est véridique, sans déformation visant à justifier une conclusion particulière. Les professionnels de l’information ne tirent pas profit de leur situation avantageuse pour faire valoir des idées personnelles.

L’équité : L’information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. » (NPJ, III,2)

La politique journalistique est un ensemble de règles que la Société Radio-Canada s’est données au fil des ans. Ces règles, qui visent à développer un journalisme d’excellence, vont bien au-delà des prescriptions de la Loi; elles proposent un idéal difficile à atteindre, mais vers lequel tous les artisans doivent tendre.

La révision

Les faits

J’ai visionné le bulletin de nouvelles en cause au Réseau de l’Information (RDI). L’animatrice Christine Fournier présente ainsi son émission :

CF : « Au cours des deux dernières heures, les chefs de l’Action démocratique du Québec et du Parti libéral du Québec ont participé à des activités électorales. Ils ont répondu aux questions des journalistes. Nous vous présentons ces points de presse. »

Suit un point de presse de 8 minutes 24 secondes du chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont, à Rivière-du-Loup. RDI diffuse ensuite un extrait de 11 min 47 s de la conférence de presse tenue par le chef du Parti libéral du Québec, Jean Charest, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. L’émission dure en tout 26 min 30 s, et elle est entrecoupée d’analyses du journaliste Pierre Duchesne. Durant cette demi-heure, on ne diffuse aucun propos du chef du Parti québécois, André Boisclair, d’où l’accusation de partialité formulée par le plaignant.

Or, le même jour, soit le 4 mars, à 9 h 45 du matin, RDI avait diffusé en direct une conférence de presse de 18 min 21s d’André Boisclair et d’Henri Massé, président de la Fédération des Travailleurs du Québec (FTQ). Ce matin-là, la FTQ avait décidé d’appuyer officiellement le Parti québécois.

Les choix de RDI cette journée-là sont faciles à comprendre. Nous sommes en campagne électorale. Le matin, on diffuse en direct la conférence de presse d’André Boisclair, et à 14 heures, on retransmet des extraits des points de presse des deux autres principaux partis. L’animatrice prend la peine de préciser que messieurs Dumont et Charest ont pris la parole dans les 2 heures qui viennent de s’écouler. Dans les deux émissions, on a privilégié la retransmission de l’événement le plus récent de la campagne.

D’un point de vue strictement comptable, le 4 mars à RDI, monsieur Boisclair et son partisan Henri Massé ont eu 18 min 21 s de temps d’antenne, monsieur Charest, 11 min 47 s et monsieur Dumont 8 min 24 s. On parle ici seulement de la retransmission de conférences de presse ou de point de presse à RDI. À cela, il faut ajouter qu’à la chaîne principale ce dimanche-là, André Boisclair bénéficiait d’une tribune exceptionnelle, puisqu’il était l’invité de « Tout le monde en parle »; l’animateur Guy A. Lepage l’a interviewé pendant plus de 20 minutes. Plus tard, au Téléjournal de 22 heures, un reportage de Martine Biron sur Mario Dumont ouvrait le bulletin, un reportage de Josée Thibault sur André Boisclair suivait. Jean Charest lui, a eu moins de 50 secondes de temps d’antenne durant lequel l’animatrice a brièvement fait état de la tournée du premier ministre au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

La notion d'impartialité

L’impartialité est au cœur des Normes et pratiques journalistiques de la Société Radio-Canada. Cela veut dire que le service de l’information doit faire preuve d’une absence de parti pris et doit refléter « (...) impartialement les points de vue significatifs ». (NPJ, III,2). Durant une campagne électorale, la responsabilité de Radio-Canada à ce chapitre est encore plus grande : « Pendant les campagnes électorales ou référendaires, il faut apporter un soin encore plus grand que de coutume à maintenir l'équilibre dans la couverture des forces politiques en précence (...) » (NPJ, III, 5.4)

Cela dit, cette impartialité ne peut être évaluée strictement en fonction des points de vues exprimés dans une seule émission ou même durant une seule journée de la campagne. Autrement, cela voudrait dire qu’indépendamment de l’importance des promesses et des nouvelles générées par chaque camp, il faudrait donner exactement le même nombre de minutes aux principaux partis en présence dans tous les bulletins de nouvelles. Cela ferait fi d’un principe fondamental dans notre société, celui de la liberté de presse et donc de la liberté qu’ont les médias de retenir heure après heure, jour après jour, les nouvelles qu’ils jugent d’intérêt public.

Il faut donc évaluer l’impartialité de Radio-Canada en se basant sur l’ensemble d’une couverture électorale, et non en isolant une émission précise. De plus, l’exercice un peu mécanique auquel je me suis livrée pour répondre à votre plainte démontre que la journée du 4 mars, contrairement à votre prétention, c’est André Boisclair qui a eu le plus de temps d’antenne aux deux chaînes confondues. Mais cela aussi est l’effet d’un certain hasard. Le même calcul le lendemain aurait donné d’autres résultats.

Finalement, mesurer l’impartialité de Radio-Canada durant une campagne électorale ne se résume pas à compter les minutes consacrées à chaque parti. Les contenus – c’est-à-dire la façon de rapporter un événement, les mots et le ton employés – sont nettement plus importants et plus difficiles à évaluer. Bref, il n’y a pas de formule magique.

Conclusion

L’ombudsman respecte l’opinion du plaignant. Cependant, elle estime que l’information diffusée respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

En conséquence, elle rejette la plainte de monsieur Livain C. comme non fondée.

______________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc