Le journalisme est mort? Vive le journalisme!

Le vendredi 27 mai 2016

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Guy Gendron)

Cet article est tiré du site web LesÉchos.fr, publié le 25 mai 2016

Un texte de Paul Vacca

Dans « Les journalistes se slashent pour mourir », Lauren Malka déconstruit habilement le mythe de la « mort du journalisme », analyse ses nouveaux enjeux face au numérique et appelle la presse à se réinventer. Un petit livre rouge vif, intelligent et revigorant à l’heure du déclinisme.

Internet a-t-il tué le journalisme ? Lauren Malka, l’auteure de Les journalistes se slashent pour mourir de par son parcours possède la position idéale pour envisager la question : au confluent du journalisme old school et du web journalisme, « enfant de Kessel et du Web ».

Mais elle a eu la belle idée d’enrichir son essai d’une diffraction de points de vue qui s’échangent donnant au livre des allures de dialogue platonicien. Ou d’une enquête – au sens de journalistique et policier – où la narratrice croise un étudiant historien, un jeune journaliste web, un ami naïf, mais aussi des guest-stars (Alain F. en hibou funèbre, Michel S. en ravi de la crèche numérique et la gouailleuse Elisabeth L.) qui assurent des featurings tout à fait réjouissants.

Un marronnier vieux comme le journalisme lui-même

Premier élément de l’enquête : le livre s’attache à déconstruire la notion de « mort du journalisme ». Lauren Malka montre que ceux qui crient à la mort du journalisme arguant que « c’était mieux avant » (c'est-à-dire les déclinistes qui en appellent à un âge d’or révolu) font fausse route. Sans le savoir, ils perpétuent un marronnier aussi vieux que le journalisme lui-même. Où l’on voit que Balzac, Gustave Planche, Théophraste Renaudot en bons plagiaires par anticipation évoquaient déjà la mort du journalisme…

De même, qu’invoquer un jadis et naguère où le journalisme était noble et pur, dénué de préoccupations mercantiles ni sensationnalistes, c’est agiter un mirage, un référent fantôme. Car ce journalisme-là n’a jamais existé.

L’auteure montre justement que cette pulsion de mort fait partie intégrante du journalisme. C’est de cette fragilité – la conscience de sa mort possible – qu’il tire même sa force. Celle qui lui a toujours permis de se réinventer face aux mutations techniques et technologiques…

Le rouleau compresseur Google

Les déclinistes ne feraient-ils que crier au loup ? Il n’y aurait donc pas lieu de s’alarmer ? Pas tout à fait. Car l’auteure montre, et c’est le deuxième élément de l’enquête, que la révolution numérique transforme la pratique du métier de journaliste jusqu’à en menacer l’identité. Plus seulement dans une question de degré, mais aussi dans sa nature.

L’un des personnages décrit d’ailleurs l’invasion des "experts du web" dans une rédaction comme des tueurs sortis de chez Tarantino maniant le PowerPoint et les concepts de brand, cible, trafic, de bench marketing, trends et analytics comme des armes à feu. Des mercenaires à la solde de Google.

Et de fait, tous les consultants du nouveau journalisme considèrent Google comme le « premier lecteur » auquel il faut à tout prix donner ce qu’il veut pour avoir des chances d’être vu et cliqué. Cette recherche du clic permanent – que l’auteure appelle le Google Circus – mène à un formatage industriel gouverné par les data.

Le livre édicte d’ailleurs les six règles d’or de cette nouvelle écriture data driven : écrire vite et le plus possible avec ce qui a déjà été traité de façon simpliste, sans faire de sentiment et de façon consensuelle et spectaculaire… Bref, un journalisme déspécifié comme le surimi l’est au poisson. Un nouveau nouveau journalisme anti-Gonzo.

Bref, le nouveau nouveau journalisme imposé par la course au clic enchaîne le journaliste à son écran (plus besoin de terrain puisque tout se fait au desk), l’emprisonne dans les algorithmes (les mots clefs, les trends, les analytics)… – et l’enferme dans le temps réel (un hashtag chasse l’autre). Dès lors, il n’est pas étonnant que certains envisagent de remplacer les journalistes par des robots.

Un autre journalisme est possible

Pour autant, et c’est le troisième élément de l’enquête, cet essai montre que si la menace d’Internet est réelle, ce n’est pas pour autant une fatalité. D’ailleurs, certains supports numériques ou papiers s’affranchissent allègrement des diktats de Google en en prenant l’exact contrepied…

Ce livre affirme comme un écho à Ken Loach dans sa déclaration à Cannes qu’un autre journalisme est possible et nécessaire. Il appelle – sans moraline ni utopie – les journalistes à "inventer le journalisme qui tisse un lien entre Kessel et Google".

Ce manifeste pour un nouveau journalisme s’adresse bien évidemment aux journalistes et aux aspirants à la carrière. Mais au-delà, il nous semble que ce petit livre rouge clair et agréable à lire gagnerait à être mis entre les mains du plus grand nombre. L’avenir du journalisme est l’affaire de tous : journalistes et lecteurs. Car comment donner vie à un journalisme neuf et libéré du Google Circus si le lecteur lui en reste prisonnier ?

Paul Vacca, consultant, essayiste et romancier