Le troll : la bête noire des journalistes

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré de Triplex, le blogue techno de Radio-Canada sur ICI Radio-Canada.ca.

Par Catherine Mathys

Du 20 au 22 novembre dernier avait lieu le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Deux journées entières pour se pencher sur le virage numérique du métier et les nombreux écueils qui l’accompagnent.Parmi ceux-ci, les trolls.

Qui sont ces étranges créatures des réseaux sociaux et comment les journalistes devraient-ils les affronter? C’est à ces questions que Thomas Le Jouan, chef du Développement numérique – Information de Radio-Canada, Valérie Gaudreau,journaliste au quotidien Le Soleil, et Marie-Ève Tremblay, journaliste web à Radio-Canada, ont tenté de répondre. Voici un bref compte-rendu d’une des meilleures présentations que j’ai vue au cours des deux jours de congrès.

L’ère du troll

Qu’est-ce qu’un troll? Si vous fréquentez les sections des commentaires des sites de médias ou les réseaux sociaux, vous avez sûrement déjà vu ces trouble-fête qui publient des messages volontairement provocants dans le seul but de soulever des polémiques.

L’utilisation du web et des réseaux sociaux sous-entend des interactions accrues avec l’auditoire des médias. Selon Thomas Le Jouan, « plus on s’expose, plus on s’expose aux trolls ». Ces derniers couvrent un spectre très large, du simple commentaire désobligeant à la menace de mort. Pourquoi? Pour attirer l’attention, provoquer, pour éloigner une conversation de son point de départ.

Selon une étude du Pew Research Center, ce sont 40 % des utilisateurs d’Internet qui auraient été victimes, à un moment ou à un autre, de harcèlement en ligne. Et où cela se produit-il? Surtout sur les réseaux sociaux, dans la section des commentaires d’un site ou encore dans les jeux en ligne.

Pour ou contre les commentaires?

En attendant qu’un algorithme repère et bannisse les futurs trolls à votre place, il faudra apprendre à les gérer. Bien que des balises existent dans la plupart des médias, elles ne suffisent pas toujours. Après avoir appliqué la nétiquette et fait une bonne configuration des paramètres, il faut parfois se tourner vers la loi. Certains pays, comme l’Angleterre, ont même sévi en prolongeant à deux ans la peine reliée aux activités des trolls. L’an dernier, ce sont 16 000 crimes associés à Facebook et à Twitter qui ont été rapportés à la police anglaise.

Impossible de connaître l’ampleur du phénomène au Canada, car nous ne tenons pas de telles statistiques et, surtout, parce que nous n’avons pas de lois spécifiques reliées au harcèlement en ligne. Ce qu’on sait, c’est que de plus en plus de médias ferment leurs sections de commentaires pour éviter les dérapages. C’était le cas à CBC pas plus tard que lundi dans sa section portant sur les questions autochtones.

Cela dit, dans son allocution au congrès, Greg Barber, directeur des projets numériques à l’Information au Washington Post, mentionnait que les sections commentaires ont du bon, à condition d’y être présent. Selon lui, les chances de voir s’afficher un commentaire impoli diminuent de 15 % quand l’auditoire constate la présence d’un journaliste dans les échanges.

Qui sont les trolls?

Certaines études se sont penchées dans le passé sur la question, dont celle menée par l’Université du Manitoba, dans laquelle on rapporte que la plupart des trolls présenteraient l’un des quatre traits de caractère suivants : machiavélique (par sa volonté de manipuler ou de tromper), narcissique (égoïste et obsédé par lui-même), psychopathe (absence de remords ou d’empathie) ou sadique (prendre plaisir à voir les autres souffrir). Ces traits se révèlent dans une variété de comportements en ligne.

L’équipe de l’atelier a judicieusement classé les trolls dans cinq catégories : l’agressif, le harcelant, le verbomoteur, l’intellectuel et le malade.

L’agressif

Le troll agressif s’exprime avec un langage cru. Fin manipulateur, il cherche le point faible de sa victime pour la déstabiliser, voire lui faire peur.

Le harcelant

Celui-ci ne lâche pas le morceau et peut même en venir aux menaces. Un exemple?Jean-François Champagne, alias @Jeffsabres, qui a inondé d’insultes et de menaces les comptes Twitter de ses victimes, notamment Guy A. Lepage, Michelle Blanc, Les justiciers masqués et plusieurs autres.

Le verbomoteur

Le troll verbomoteur cherche surtout à déranger la conversation, à détourner l’attention d’un thème donné en inondant les réseaux sociaux de ses réflexions, commentaires ou invectives.

L’intellectuel

Ah! le troll intellectuel. Habilement déguisé sous le couvert de la connaissance, il argumente, souvent seul, envers et contre tous. Il n’écoute pas la conversation, il n’a pas l’intention de discuter. Il sait tout et cherche à vous imposer sa vision des choses.

Le malade

Le troll malade, Marie-Ève Tremblay le décrit comme un troll qui a réellement une maladie mentale. Souvent isolé, il passe son temps sur le web et sur les réseaux sociaux, et il a du mal à faire la différence entre l’intimité simulée du virtuel et la réalité.

Les trolls visent des cibles variées. Il peut s’agir de personnes (journalistes, animateurs, édimestres, etc.), du média lui-même, ou encore de communautés entières (féministes, fédéralistes, etc.) par l’entremise du média (on les appelle les militrolls).

Qu’est-ce qu’on fait?

Alors que faire quand on se trouve dans une situation de harcèlement en ligne? On a souvent entendu l’expression « don’t feed the trolls » (« ne nourrissez pas les trolls »). Mais qu’est-ce que ça signifie? De quoi se nourrissent-ils? D’attention, de menaces et de conflit. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne doit rien faire. Si on ignore complètement l’activité d’un troll, cela ouvre la porte à d’autres trolls. Tout est dans le dosage, mais comme le rappelait Thomas Le Jouan, « il n’y a pas de recette magique ».

Le troll qui menace

C’est le cas le plus sérieux. Quand on parle de menaces de viol ou de mort, on ne répond pas. On prend des captures d’écran et on informe son supérieur puis les autorités. Ce genre de situation ne doit pas être pris à la légère.

Le troll qui diffame

La gestion d’un troll doit toujours commencer par la discussion, en l’informant du problème, en demandant le retrait du propos tout en indiquant les démarches légales qui pourraient être enclenchées. Ici aussi, l’équipe de l’atelier indique qu’une capture d’écran peut s’avérer utile pour la suite des choses.

Le troll qui critique

Pour réagir au troll qui critique, le meilleur conseil à suivre, c’est de ne pas tomber dans l’émotion. Le troll se perfectionne dans l’art de vous atteindre, alors autant vous forger une carapace. Restez sobre et signifiez au troll que vous l’avez lu. Mais évitez de le censurer. Bloquer un troll peut se retourner contre vous. Parlez-en à Marie-Ève Tremblay qui a appris à la dure que certains trolls ont plusieurs comptes.

Et si vous êtes téméraire, vous pouvez aller encore plus loin. Vous avez toujours la possibilité d’aller prendre un café avec votre troll. Selon Marie-Ève Tremblay, les relations avec les trolls ne sont pas obligées d’être désagréables. Et vous, comment va votre troll?

Pour me joindre :

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Twitter : @ombudsmanrc