SEO, le meilleur ennemi du journalisme

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du magazine web Netactus

Pour exister sur la toile, un média web est aujourd’hui réduit à suivre les tendances de son audience. L’optimisation du référencement de son contenu éditorial devient alors une nécessité, quitte à sacrifier la plume.

« Ton titre n’est pas assez Google friendly », « ta légende n’est pas visible », « ton sujet est passionnant, mais on s’en fout »… Bienvenue dans le journalisme web. Lui, c’est le front page editor, ou, dans le jargon, le spécialiste de l’édition, un casse-bonbons, pas tout à fait journaliste – d’ailleurs, il n’y connait sans doute que tchi – mais auquel vous devrez respect et robustesse. Oui, à l’ère du web 2.0, de la suprématie « googlienne » et du « clic », un nouveau pion, fatalement indispensable, est apparu dans plusieurs rédactions : le commis au référencement. La plume, ce n’est pas son dada, mais lui sait parler aux moteurs de recherche. Son job : faire en sorte que son média employeur soit mieux repéré par les Google, Yahoo!, Bing et autres search engines.

Et cela passe parfois par l’optimisation même de l’information. Oui, car à la différence du journalisme « papier », la presse web, elle, est esclave de son audience, de ses tendances, de ses goûts, de ses intérêts. Un peu nécessairement donc, un site web est amené à filtrer son contenu, quitte à zapper un massacre au Sud-Soudan – trop redondant – pour mettre en exergue les demi-finales de Coupe du monde de football, pour satisfaire son lectorat. Un lectorat dont il faut au préalable dessiner les tendances. Et il y a des outils pour cela : Google Adwords, en l’occurrence, est devenu, au détriment du dictionnaire des synonymes, le nouveau meilleur ami du journaliste web. Un outil en libre accès, fourni par Google, capable de dessiner toutes les propensions de recherches du moment.

Trop réducteur ?

Ne reste plus qu’à adapter son écriture. Pour ce, deux mots d’ordre : pertinence et mots-clés. Exemple avec un article dans lequel le titre fait mention de « l’Hexagone » : à éviter, car Google ne peut pas savoir si l’Hexagone désigne la France ou bien une forme géométrique. En effet, un moteur de recherche comprend que chaque titre dévoile ce qu’il y aura dans le contenu de l’article. Il faut donc que celui-ci soit significatif.

Enfin bon, tout cela est bien instructif, direz-vous, mais la course au SEO et au référencement ne dénature-t-elle pas finalement l’écriture journalistique ? Et le filtrage de l’information n’est-il pas quelque peu réducteur pour un média ? Mais bon sang, va-t-on bouffer du football et du Miley Cyrus ad vitam aeternam ? Et bien pas forcément : un bon journalisme n’est pas forcément exclusif de la SEO. La SEO accroit la visibilité là où les gens regardent. Et puis cela détourne le journalisme d’une écriture élitiste pour soi-même et l’on revient à des articles écrits en fonction de ce que les gens recherchent vraiment. Un journal n’est, après tout, qu’un produit destiné à la vente…

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