Rien ne va plus pour la presse indienne

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré de Foreign Policy, traduit et publié en français par Le Courrier International

Par Shruti Pandalai, Foreign Policy

A l’approche des élections législatives et dans un contexte économique tendu, de grandes figures de la profession ont été limogées. Explications.

(Washington) - L'Inde est connue pour la liberté et la hargne de sa presse. Aiguillonnés par la pression du marché, les médias privés sont raillés pour leur sensationnalisme, admirés pour leur ténacité, craints pour leur capacité de perturber les séances photo diplomatiques, applaudis à contrecoeur pour leur rôle de faiseur d'opinion et critiqués pour leur jugement à l'emporte-pièce sur nombre de procès haletants évoqués à la télévision. Tout le monde reconnaît cependant que, malgré la chasse effrénée aux lecteurs et la course à l'audience, le quatrième pouvoir indien remplit largement son rôle d'observateur critique. Aux yeux de la population, les médias, malgré leurs défauts, se soucient au moins de l'homme de la rue car ils demandent des comptes aux responsables au fildes scandales qui révèlent comment l'Etat gère ses affaires.

Ces derniers mois, le secteur a toutefois été déstabilisé. Réductions budgétaires, resserrement des contrôles, conflits éditoriaux et licenciements massifs ont mis à mal les salles de rédaction. Des journalistes renommés ont été remplacés du jour au lendemain, victimes des sombres machinations politiques qui se déroulent en vue des élections [législatives] de mi-avril 2014. Le coup de grâce a cependant été l'arrestation de Tarun Tejpal, fondateur et directeur de Tehelka, un magazine d'investigation radical. La boîte de Pandore s'est ouverte sur une avalanche de problèmes pour les médias indiens.

Malaise. Les médias ont toujours traité les affaires d'agression sexuelle avec une indignation vertueuse; hommes politiques, grands patrons, juges de la Cour suprême eux-mêmes sont interrogés, acculés et fustigés sous les projecteurs. Mais, quand c'est l'un des leurs qui s'est retrouvé dans le collimateur l'année dernière, le malaise a été palpable. L'arrestation de Tarun Tejpal pour l'agression sexuelle et le viol d'une jeune collègue a envoyé une onde de choc dans tout le secteur. La "lettre d'expiation" de l'intéressé, qui expliquait avoir "mal interprété les signes d'une conversation amicale" et annonçait se retirer pendant six mois, a mis au grand jour l'hypocrisie qui règne dans la presse de l'Inde d'aujourd'hui.

Beaucoup ont fulminé d'écoeurement et demandé la tête de Shoma Choudhury, qui était la directrice de la rédaction, pour avoir ignoré la plainte de la victime en la qualifiant d'"incident malencontreux". Le procès intenté par les médias n'a rien laissé à l'imagination - le courriel personnel de la victime a été rendu public, son supplice humiliant a été raconté sur Internet et une chasse aux sorcières empreinte de voyeurisme a mis en évidence que la protection de l'identité des victimes était régie par la règle du deux poids, deux mesures.

L'attention médiatique a relancé le débat sur l'absence de loi protégeant efficacement les femmes du harcèlement sexuel sur le lieu de travail, mais elle n'a pas fait grand-chose de plus. Autour d'une tasse de café, mes amis journalistes m'ont raconté des histoires horribles de rédacteurs en chef et de collègues qui s'en étaient tirés après avoir fait bien pire. L'un d'entre eux a confié tristement : "A quoi bon ? Les gens oublieront, ces salauds s'en sortiront et les femmes perdront ce métier qu'elles aiment, tout comme cette pauvre fille." Telle est la crise de confiance qui frappe l'une des professions les plus influentes du pays. Tarun Tejpal est en détention provisoire, la victime a démissionné de Tehelka de même qu'une série de journalistes expérimentés. La pression de l'opinion a également poussé la directrice du journal vers la sortie. Le véritable perdant, c'est cependant le journalisme. Tehelka avait imposé sa marque dans le journalisme d'investigation de pointe. Le magazine a subi une perte de confiance [et peut-être aussi de capitaux] qu'il lui sera difficile de surmonter.

Plus sinistre encore : dans l'attente des élections de la mi-avril 2014, la propagande politique ne tolère pas les opinions divergentes et viole ainsi tous les codes de conduite. Les cibles sont des journalistes professionnels, sacrifiés par les propriétaires des journaux parce que "trop indépendants" ou "nuisibles à certains intérêts économiques", selon leurs collègues. Prenez le cas du magazine Open, qui avait frappé l'opinion publique avec ses révélations audacieuses sur le réseau de lobbying au coeur de l'affaire Radia, en 2010.

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