MÉDIAS : L’égojournalisme

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du site web du quotidien Le Devoir

Par Stéphane Baillargeon

Le temps est aux confidences. Alors voilà. Après avoir été secoué par la déferlante de confessions médiatisées sur les violences faites et refaites aux femmes, je me suis demandé comment en parler dans cette chronique sur les médias. L’origine médiatique de la vague, l’affaire Ghomeshi à la CBC, fournit la poignée la plus évidente.

Au moins neuf femmes ont, depuis, dénoncé des comportements violents de l’animateur. Des centaines, voire des milliers d’autres femmes, y compris des chroniqueuses, ont ensuite rajouté des témoignages sur toutes les plateformes.

Le déballage intime de collègues habituellement réservées semble appartenir à l’égojournalisme. Le genre correspond à l’époque encourageant la médiatisation de l’intime, la mise en scène de soi, comme dans les égoportraits.

Un sous-genre mène à l’émojournalisme qui entremêle des états d’âme, voire l’exagération dramatique des émotions du reporter. Le new journalism des années soixante disait : « J’ai vu ceci. » L’égo- et l’émojournalisme des années 2000 ajoute : « J’ai ressenti ceci en vivant cela. »

Une collègue m’a avoué qu’elle-même était un peu dubitative devant certains récits personnels sans perspectives sociohistoriques sur la violence. La statistique-clé, c’est qu’une femme sur trois est agressée, m’a-t-elle dit, en parlant carrément d’un « terrorisme antiféminin ». Et puis, elle a eu ce conseil : appelle donc Martine Delvaux.

Un choeur enténébré

Très bonne idée! La professeure Delvaux enseigne la littérature à l’UQAM. Elle vient de publier l’essai Des filles en série (Éditions du Remue-Ménage).

Alors voilà. Première question de base : que se passe-t-il en ce moment?

« Il se passe qu’il y a un ras-le-bol », répond la féministe en expliquant que cette vague de fond monte depuis les grandes manifestations en Inde contre les viols collectifs, les revendications pour une enquête sur les meurtres de femmes autochtones au Canada, les manifestations des Femen. « C’est un féminisme grass roots, qui part de la base, ce qu’on voyait plus dans les années 1970. II y a un ras-le-bol planétaire. Ça gronde et, en fait, ça n’a jamais arrêté de gronder et, à un moment, ça éclate. »

Dans cette affaire, la manifestation et sa médiatisation avancent en cordée, par exemple avec le mot-clic #AgressionsNonDenoncees. « On a l’impression d’une foule, mais virtuelle, dit la professeure. J’ai donné clairement mon identité, mais plein d’autres comptes relaient des histoires et font entendre des voix anonymement, là encore comme dans une foule. »

Sur @martinedelvaux, elle a publié ce message le 5 novembre : « Il a dit : “Tu vas voir, tu vas aimer ça”. À 14 ans. Ma tête ne savait pas ce qu’était une agression. Mon corps savait. »

Dans ce choeur enténébré, les voix subjectives de certaines chroniqueuses détonnent par rapport à leur objectivité habituelle. Sue Montgomery de The Gazette, première à avoir brisé le silence avec sa consoeur Antonia Zerbisias, du Toronto Star, participait à l’émission Tout le monde en parle dimanche soir.

« J’imagine que, d’un point de vue professionnel, ces témoignages seraient troublants s’il n’y avait qu’eux, poursuit Mme Delvaux. Il faut les considérer du point de vue de la solidarité. Si c’est de l’égojournalisme, ce n’est pas égocentrique. Ce n’est pas narcissique. Michèle Ouimet, de La Presse, jamais on ne l’a vue parler comme ça. Elle ne parle pas d’elle habituellement. »

Alors, comment parler de cet enjeu sans se mettre en jeu? « Éthiquement, je crois que c’était inévitable. Il fallait y aller. Il faut y aller. Quand Julie Miville-Dechêne, du Conseil du statut de la femme, le dit à la radio, sans spectacularisation, elle permet à d’autres de raconter. »

De raconter quoi au juste ? Une autre question de base doit bien être reposée : que dénoncent cette foule, ces chroniqueuses ?

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