Éthique journalistique : gare à l’évangile selon Preston Manning

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du site web du quotidien Le Devoir

Par Jean-Claude Leclerc

Des propos acides de Preston Manning sur la Tribune de la presse parlementaire n’auront guère suscité de débat. Pourtant, à en croire l’ancien politicien réformiste, le laxisme éthique de la Tribune à l’endroit de Mike Duffy, un de ses membres pendant 35 ans, ne serait pas étranger au comportement du sénateur, sinon à la crise qu’il a provoquée à Ottawa. Sans plus de vigilance chez les journalistes, faut-il entendre, le gouvernement pourrait bien devoir restreindre les « libertés et privilèges » de la Tribune.

Manning écrit qu’il est « bien connu » que Duffy a fait pendant des années du « lobbying » en vue d’obtenir une « nomination » au fédéral (Globe and Mail, 27-12-13). Cette conduite, prétend-il, contrevient à la règle de la Tribune prévoyant l’expulsion du membre qui se sert de sa position en vue d’avoir « un avantage » autre que journalistique. Cette règle, écrit-il, a-t-elle déjà été appliquée ? L’eût-elle été, minces à son avis auraient été les chances d’un « membre expulsé » d’être nommé par un cabinet, conservateur ou libéral.

Le fondateur du Manning Centre for Building Democracy y va de suggestions éthiques aux membres de la Tribune parlementaire (et de leurs conjoints). Ne devrait-il pas leur être interdit d’accepter un poste fédéral pendant quelques années après leur sortie de l’organisme ? Ne devraient-ils pas déclarer et refuser les offres de cadeaux, de loisirs (entertainment), de voyages ainsi que des conférences rémunérées à des organismes ou représentants fédéraux qu’ils sont appelés à couvrir ?

De plus, ces gens devraient révéler le « conflit d’intérêts » où ils sont en couvrant certains enjeux. Ainsi, note Manning, quand ils parlent des initiatives d’Ottawa de réduire ou d’éliminer les subsides versés aux corporations « hautement subventionnées », les reporters de CBC ne devraient-ils pas dire que ce radiodiffuseur est, lui aussi, fort subventionné ? Plus d’un milliard par année, en effet. (Mais un reporter de réseau privé devrait-il dire que son entreprise profiterait d’une telle coupe à CBC- Radio-Canada?)

Manning n’épargne pas, il est vrai, les médias privés et leurs propriétaires. Il y aurait même quelque chose de bon dans le scandale qui secoue le Sénat. Les sénateurs et les patrons de presse ont l’occasion de raffermir leurs positions en matière d’éthique. Après le scandale d’Enron aux États-Unis, les compagnies et les facultés de management n’ont-elles pas rehaussé leurs engagements à cet égard ? Et au Canada, le scandale des commandites n’a-t-il pas incité le parlement à voter la Loi fédérale sur la responsabilité ?

À vrai dire, les journalistes de la Tribune sont déjà soumis à des codes d’éthique dans leur rédaction respective, ainsi que le signalait en réplique à Manning la correspondante du Toronto Star, Susan Delacourt. Et certains journaux présents au Parlement se soumettent aussi au Conseil de presse de l’Ontario. Cette journaliste d’expérience signale au passage que politique et journalisme sont deux professions qui préparent bien à passer de l’une à l’autre !

Prenant Manning au mot, Delacourt signale qu’un journaliste n’a pas seulement à rendre des comptes à son employeur ou même à son public. Le journalisme est aussi un service qui importe à toute la population. Si la démocratie tient à coeur aux uns et aux autres, Manning devrait donc s’intéresser à l’information qui prévaut au cabinet de Stephen Harper. Le chef conservateur l’a ravalée, en effet, à une affaire de publicité et de propagande, payée par-dessus le marché à même les impôts.

Le journalisme parlementaire comporte néanmoins des exigences éthiques particulières. Correspondants sur place ou même chroniqueurs de l’extérieur entretiennent avec politiciens et bureaucrates des liens de proximité qui rendent plus difficile de conserver la distance critique propre au journalisme professionnel. Les journalistes ont besoin de l’information des gens de gouvernement. Et ceux-ci ont besoin des médias pour communiquer avec le public d’une façon qui soit crédible.

Les médias eux-mêmes, surtout dans le cas des empires de presse, entretiennent des rapports souvent privilégiés avec les pouvoirs en place. Moins visible, cette liaison tacite est plus dangereuse. Dans une démocratie, les journalistes sont censés être les « chiens de garde » de l’intégrité de l’État et des libertés des citoyens. Voilà au contraire une situation de conflit structurel d’intérêts, pour ne pas dire de complicité occulte. Les médias indépendants, quand il en reste, ne font plus guère le poids.

Autant dire que les journalistes dictent de moins en moins les règles de leur profession. Ils n’ont jamais été regroupés au pays dans un « ordre professionnel » au sens strict du terme. Même leurs syndicats ont partout perdu de leur influence. Comme les gens d’autres professions où de gros bureaux à profit font la loi, les journalistes sont emportés par une évolution du « marché » qui réduit leur autonomie individuelle et la responsabilité éthique qui a pu un jour s’y rattacher.

Les temps ne s’annoncent pas meilleurs. Certes, Justin Trudeau s’est opportunément délesté de ses sénateurs, laissant au premier ministre l’odieux de conserver les siens en attendant le résultat des enquêtes en cours au sénat. Toute une presse reste à couteaux tirés avec le gouvernement Harper. D’aucuns croient que les conservateurs perdront du terrain, mais la carte électorale, qui leur donnera plus de sièges dans l’ouest, pourrait leur valoir une plus forte majorité aux Communes.

Gare donc à l’évangile selon Preston Manning.

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