Égypte : des médias aux ordres, des professionnels en prison

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du média web indépendant Orient XXI

par Warda Mohamed

Le 3 juillet 2013, l’armée s’emparait du pouvoir en Égypte et renversait le président élu Mohamed Morsi. Un an plus tard, après une élection jouée d’avance qui a porté le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi à la présidence, la répression se poursuit et s’étend. Les journalistes, étrangers comme égyptiens sont soumis à un contrôle étroit et, au besoin, envoyés en prison au nom de la guerre contre le terrorisme.

Campagne internationale pour la libération des journalistes d’Al-Jazira.

Affiche de The Guardian. 3 juillet 2013. Le direct de Al-Jazeera mubasher Misr, antenne égyptienne de Al-Jazira, est interrompu. Après les manifestations du 30 juin, d’une ampleur inédite, impulsées par le mouvement Tamarod — notamment financé par le milliardaire Naguib Sawiris et soutenu par l’armée —, le président Mohamed Morsi est démis de ses fonctions et l’institution militaire reprend officiellement le pouvoir. Dans la foulée, huit chaînes étiquetées « pro-Frères » cesseront d’émettre, leurs directeurs et au moins 25 journalistes seront interpellés. Commence alors une guerre contre le « terrorisme » — le terme désignant les Frères musulmans — qui s’étendra très vite aux activistes et à tous les opposants, journalistes compris.

Le verdict du procès surnommé de « la cellule du Mariott »(1), encore dénommé « procès Al-Jazira » vient le confirmer. Le procureur avait requis la peine maximale de 15 à 20 ans contre 20 journalistes et employés de la chaîne qatarie Al-Jazira — ou présentés comme tels — accusés d’appartenir à l’« organisation terroriste » des Frères musulmans et d’avoir diffusé de fausses informations en vue de soutenir la confrérie et de « ternir l’image de l’Égypte ». Neuf accusés étaient détenus dans le pays et onze jugés par contumace, telle la journaliste Rena Netjes néerlandaise qui a fui l’Égypte. Une dizaine, dont Mohamed Shamy (Égypto-canadien), Peter Greste (Australien) et Baher Mohamed (Égyptien), ont été condamnés à des peines de 7 à 10 ans de prison ferme pour "soutien au terrorisme" et "atteinte à la sécurité nationale". Les vidéos censées les accabler n’ont été diffusées que lors de la cinquième audience. Au cours de l’une des audiences précédentes, l’avocat du journaliste Mohamed Al-Fahmy avait déclaré que le procureur avait demandé plus de 125 000 euros pour lui permettre l’accès aux vidéos. Les images diffusées ont été celles de courses de chevaux, de reportage en Somalie ou des séquences personnelles. Les autres preuves de leur culpabilité ? « Ils détenaient un logiciel de montage, des clés USB, des retranscriptions d’interviews de Frères musulmans ». Si les preuves contre les journalistes sont inexistantes, celles soulignant les erreurs dans l’instruction s’accumulent.

Abdallah Al-Shamy, journaliste d’Al-Jazira libéré après avoir passé 307 jours en prison sans chef d’accusation ni inculpation — et près de 150 jours en grève de la faim —, a pu assister à l’audience. Il avait été arrêté le 14 août dernier alors qu’il couvrait le démantèlement du sit-in de Rabea Al-Adaweyya, qualifié par Amnesty International de « pire massacre de civils de l’histoire moderne du pays » au cours duquel au moins 600 Frères musulmans et sympathisants ont été tués en une journée. La police avait par la suite interdit l’accès à une conférence de presse de l’Alliance anti-coup(2) qui voulait annoncer le nombre de morts qu’elle avait pu répertorier.

Le président Abdel Fattah Al-Sissi, évoquant l’indépendance de la justice, a dit qu’il ne gracierait pas les journalistes, en dépit des demandes internationales. Leur condamnation est un avertissement à tous les journalistes, égyptiens et étrangers : la « guerre contre le terrorisme » qui visait les Frères musulmans en Égypte s’est officiellement étendue aux journalistes. Des rédactions se sont alors mobilisées à travers le monde, autour du slogan « Le journalisme n’est pas un crime ».

L’information indépendante muselée

« C’est cette boîte d’allumettes qui fait tout ce bruit ? » avait ironisé Hosni Moubarak lors de sa première visite au siège de la chaîne(3) fondée en 1996 au Qatar(4). Incontournable durant 15 ans, Al-Jazira et son antenne locale ont soutenu et largement médiatisé le soulèvement contre le raïs. Et dès 2011, ses journalistes étaient sous surveillance, perquisitionnés, leur matériel cassé ainsi qu’en avait témoigné Sherine Tadros (Al-Jazeera English). Ils n’étaient pas les seuls : avant l’élection présidentielle de 2012, les appartements meublés et chambres d’hôtels avaient été visités pour vérifier si des journalistes étrangers y logeaient. La chaîne qatarie est, comme les médias étrangers, jugée partiale. Al-Jazira a perdu sa crédibilité, elle a d’ailleurs connu une vague de démissions après la victoire de Morsi. Mais les journalistes de la chaîne ne sont pas les seuls concernés.

Muhamed Sabry, correspondant de Reuters notamment basé dans le Sinaï, a été jugé par un tribunal militaire pour avoir réalisé un reportage dans cette zone ultra-sensible frontalière d’Israël et condamné à six mois de prison avec sursis. Il raconte avoir été emmené par les forces de l’ordre qui lui ont bandé les yeux, détenu des heures sans qu’il puisse contacter son avocat ou sa famille.

Juste après la destitution de Moubarak, lorsque le Conseil suprême des forces armées était au pouvoir, les journalistes étaient déjà une cible « Les arrestations et condamnations pour "trouble à l’ordre public", "diffamation" ou "propagation de fausses informations" se sont multipliées, servant de prétexte à la censure », s’alarmait alors Reporters sans frontières (RSF). En avril 2013, Al Masry Al Youm, qui possédait le journal Egypt independent, renvoie toute l’équipe de rédaction « pour raisons financières ». Les motivations étaient en fait politiques, confirme Lina Attalah, ancienne journaliste de ce titre et co-fondatrice de Mada Masr, journal en ligne créé il y a un an, qui s’illustre par sa volonté d’indépendance et sa liberté de ton. Une manière pour le pouvoir de contrôler le récit des événements depuis les révoltes de 2011.

L’apologie du terrorisme n’est pas un motif nouveau dans les accusations à l’encontre des professionnels de l’information. Déjà, lorsque Morsi était président, Dina Abdel Fattah et Khairi Hassan avaient été convoqués par le bureau du Procureur général dans le cadre d’une enquête pour « promotion du terrorisme » : il leur était reproché d’avoir invité dans leur émission de télévision des membres des « Black Blocs », un mouvement de protestation très vite classé « terroriste ». Ils avaient toutefois été relâchés le jour-même, moyennant une caution de 5 000 livres égyptiennes chacun, versée par le syndicat de la profession.

« Il est beaucoup plus difficile et dangereux pour les journalistes de travailler aujourd’hui que sous Moubarak, mais aussi que sous Morsi. Six professionnels de l’information ont été tués depuis juillet 2013, plus d’une soixantaine ont été arrêtés, et au moins 14 journalistes sont toujours arbitrairement détenus », commente Soizig Dollet, du bureau Moyen-Orient de RSF. Les journalistes — y compris étrangers — ne devaient pas utiliser l’expression « coup d’État » pour qualifier la prise de pouvoir par le général Al-Sissi le 3 juillet, alors que le mot avait été utilisé quand Morsi, président, avait au mois de novembre 2012 considérablement élargi ses pouvoirs. La population elle-même, influencée par la propagande des médias d’État extrêmement hostiles à leurs collègues indépendants, peut se montrer opposée aux journalistes qui tiendraient un autre discours. Et la menace qui pèse sur eux s’est désormais étendue aux réseaux sociaux.

Des réseaux sous (haute) surveillance

En octobre 2005, « Kareem Amer » a été le premier blogueur égyptien emprisonné, suivi de l’activiste Alaa Abdel Fattah, condamné en juin dernier à 15 ans de prison pour avoir manifesté. En 2006, Abdel Monem Mahmoud, membre de la Confrérie des Frères musulmans — à l’époque interdite — crée le blog « Ana ikhwan » (Je suis un Frère [musulman]). Il peut ainsi s’exprimer librement, alors que la Confrérie est tolérée mais réprimée. Deux ans plus tard, le Mouvement du 6 avril voit le jour après une mobilisation des ouvriers du textile de Mahalla(5) et une campagne réussie sur le net(6). Ses fondateurs sont désormais eux aussi en prison pour avoir contrevenu à une loi votée durant la présidence de Adly Mansour qui rend pratiquement impossibles les manifestations.

L’Égypte, après avoir mis en place une loi limitant le droit à manifester, a annoncé que Facebook, Twitter et YouTube, ainsi que cer­taines applications mobiles, seront surveillées par le ministre de l’intérieur, qui a fait appel à sept entreprises étrangères pour mettre en place un système de surveillance, au nom de "la sécurité nationale et la lutte contre le terrorisme". Le système en question scannera les réseaux sur 26 thèmes diffé­rents(7), dont les appels à manifester, les grèves ainsi que l’incitation à la violence. Ce qui va à l’encontre de la Constitution(8). Les réseaux ont été un outil indispensable à la révolution : Moubarak l’avait bien compris en faisant bloquer leur accès au début du soulèvement.

Sur Internet, on assiste à une « guérilla informationnelle » avec les médias en ligne, les sites, les blogs et les réseaux sociaux, commente le chercheur Yves Gonzalez-Quijano. L’information n’est plus pyramidale et un autre récit peut être proposé. Les collectifs Mosireen (Déterminés) et (Askar) Kazeeboon (Militaires menteurs) effectuent un travail de documentation et réalisent des vidéos dans lesquelles les déclarations des autorités (politiques et médiatiques) sont confrontées aux images du terrain, opposant ainsi les faits à des discours qui nient les violences, comme pour ce qui est nommé le « massacre de Maspero ».

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