Couvrir l’ « Etat islamique »

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré de Making-of, le blogue sur les coulisses l’information de l'Agence France-Presse

Par Michèle LÉRIDON, de l’AFP

Les enlèvements et assassinats de journalistes en Syrie, en Irak ou en Afrique, le déferlement d’images de propagande effroyables déversées notamment par l’organisation « Etat islamique » nous conduisent à réaffirmer nos valeurs éthiques et nos règles éditoriales. Avec la difficulté permanente de garder l’équilibre entre le devoir d’informer et la nécessité d’assurer la sécurité de nos reporters, le souci de préserver la dignité des victimes exhibées par les extrémistes, et la nécessité de ne pas servir de relais à une propagande haineuse et ultraviolente.

Voici ce que les événements des derniers mois ont changé dans l’environnement de travail d’une agence de presse internationale comme l’AFP, et comment nous réagissons à ces changements.

Un conflit couvert à distance

En Syrie, nous sommes la seule agence de presse internationale à garder un bureau à Damas, tenu par des journalistes syriens. Nous continuons d’envoyer régulièrement depuis Beyrouth des reporters dans les zones contrôlées par le régime de Bachar al-Assad. Et nous continuons à couvrir le conflit du côté de la rébellion grâce à des pigistes locaux, qui vivent là et qui nous communiquent des informations, des photos et des vidéos sur ce qui se passe près de chez eux.

Depuis août 2013, nous avons cessé d’envoyer des journalistes non-syriens dans les zones tenues par la rébellion. La situation y est incontrôlable, beaucoup trop dangereuse. Un journaliste étranger s’aventurant dans ces zones de non droit court un risque immense de se faire enlever ou tuer, comme James Foley, collaborateur occasionnel de l’AFP, assassiné par l’EI en août dernier. Dans ces endroits, un journaliste n’est plus accueilli comme un témoin indépendant qui va rendre compte d’un conflit, montrer au monde les souffrances des populations locales, mais comme une cible, ou comme une marchandise monnayable à prix d’or.

Un pays dangereux d'un bout à l'autre

Dans cette logique, nous refusons d'utiliser le travail des journalistes freelance qui se rendent dans des zones où l’AFP a décidé de ne pas se rendre. C’est une décision forte, et je ne sais pas si elle a été assez bien entendue, alors je la répète : si un journaliste free-lance se rend en Syrie et nous propose du matériel à son retour, nous ne l’utilisons pas. Les freelancers ont payé un lourd tribut au conflit syrien. Ils ne sont pas de la chair à canon. Nous ne voulons pas encourager des journalistes à prendre des risques inconsidérés.

Dans les zones de guerre, il existe en principe des poches de relative sécurité dans lesquelles un journaliste peut trouver refuge, transmettre, reprendre des forces. Mais en Syrie, il n’existe aucun havre de paix dans les zones contrôlées par la rébellion. Le pays est dangereux d’un bout à l’autre.

Nous continuons, en revanche, à dépêcher de nombreux reporters et à employer des freelancers en Irak et dans d’autres zones de guerre comme l’Ukraine, Gaza ou la Centrafrique. Parce qu’ une agence de presse ne peut arrêter de couvrir les conflits. Mais nous mettons tout en œuvre pour assurer le maximum de sécurité. D’abord en envoyant des journalistes qui ont suivi au préalable des stages spécifiques, encadrés par des experts en la matière, ensuite en assurant un suivi rigoureux du matériel de protection (casques, gilets pare-balles etc.) Nous insistons également sur la nécessité d’un briefing détaillé avant la mission du reporter et d’un débriefing ensuite.

Un blog sur la sécurité des journalistes

Enfin, il est devenu indispensable de partager des informations avec les autres médias. La concurrence n’est pas de mise lorsqu’il s’agit de sécurité. L’AFP va lancer prochainement un blog sur la sécurité des journalistes dans les zones dangereuses, qui sera accessible à nos clients et confrères. Cette plateforme permettra d’indiquer les endroits où nous avons rencontré des problèmes, où quelqu’un de chez nous s’est fait arrêter, menacer, a essuyé des tirs, etc. Il s’agit de partager ce type de « tuyau » avec le plus de monde possible, d’analyser les éventuelles erreurs et imprudences que nous avons pu commettre dans des situations de danger afin de ne plus les répéter.

Un déluge d’images d’horreur

Avec l’organisation Etat islamique, nous sommes confrontés à une utilisation sans précédent de l’image à des fins de terreur. Comme nous l’avons vu, travailler dans les zones contrôlées par l’EI est pratiquement impossible pour les journalistes et autres observateurs indépendants. Les photos et vidéos de propagande diffusées par l’EI lui-même sont donc bien souvent les seules sources d’information disponibles pour avoir un aperçu de ce qui se passe dans le « califat ».

Ces photos et vidéos sont souvent effroyables, inhumaines : décapitations, crucifixions, tueries de masse… Il est très douloureux de les voir. A Nicosie, où est basé notre quartier général pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et à Beyrouth, d’où est pilotée notre couverture de la Syrie, les journalistes chargés d’examiner ce type de matériel sont très éprouvés.

Rendre aux victimes leur dignité

Mais les images de l’EI apportent des informations, surtout quand il est question d’otages. Il y a des vidéos qui sont des preuves de vie, d’autres qui sont des preuves de mort. Nous ne pouvons pas détourner le regard, ni nous abstenir d’en faire état. Cela soulève de nombreuses questions éditoriales et éthiques.

Notre premier réflexe, lorsque nous recevons par exemple une vidéo montrant la décapitation d’un otage, serait de ne rien diffuser afin de ne pas relayer la sanglante propagande de l’EI. Mais à partir du moment où ces images contiennent une information, nous sommes dans l’obligation, en tant qu’agence de presse, de les utiliser.

La suite de ce blogue de l’AFP au bout de ce lien.

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