Affaiblir la liberté de presse pour la renforcer !

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

tiré du site web du Journal de Montréal

Par Pierre Trudel

« (…) L’ignorance, c’est la force. La liberté, c’est l’esclavage ».

Georges Orwell, 1984

Mon collègue Pierrot Péladeau écrit que le droit d’une personne à s’opposer à la diffusion de son image prise dans un lieu public devrait l’emporter sur la liberté de presse. Il va même jusqu’à ajouter que cela renforce la liberté de presse !

Autrement dit, censurer la presse au nom du droit des personnes à opposer un veto sur la diffusion de leur image viendrait renforcer la liberté d’expression ! Si Orwell, revenait parmi nous il serait tenté de proclamer que « la censure, c’est la liberté » !

Mais Pierrot Péladeau n’est pas le seul : plusieurs adhèrent à cet ordonnancement des droits et libertés. Une hiérarchie dans laquelle la liberté d’expression n’a qu’une place résiduaire : elle est protégée seulement lorsqu’elle ne dérange personne !

Cette mentalité très répandue chez nous explique sans doute pourquoi le Québec est le seul territoire nord-américain à appliquer une vision aussi restrictive de la liberté de rendre compte de ce qui se déroule dans les espaces publics.

Plusieurs en effet placent les désirs des individus de s’exclure à leur seul guise de la représentation de l’espace public au dessus de la liberté de rendre compte de ce qui s’y passe. Et les tribunaux québécois ont reconnu à ce jour que ce droit à l’image leur permet de juger si oui ou non l’intérêt public peut excuser la diffusion d’une photo ou même si le recours à une image est justifié.

Pour eux, le droit à l’image supplante les autres droits en ce qu’il serait une composante de la dignité humaine. Vu sous cet angle, renforcer ce droit aurait pour conséquence de renforcer la liberté d’expression.

Mais ce qu’on renforce alors est une liberté d’expression ratatinée, limitée par les préférences des élites qui souhaitent en camoufler le plus possible. La liberté d’expression que l’on protège est alors une liberté amputée de la possibilité pour celui qui s’exprime de proposer une vision de l’intérêt public. Une liberté qu’on exerce sous surveillance jusqu’à ce qu’une personne qui en a les moyens mobilise le système judiciaire pour sanctionner une image qu’après coup, on juge injustifiée.

Le procédé argumentatif par lequel on tente de légitimer la prépondérance du droit à l’image et à la vie privée sur la liberté d’expression mérite quelques remarques.

Le recours à la notion de surveillance

Plusieurs importent dans ce débat la notion de « surveillance ». La diffusion de photos prises dans l’espace publique relèverait de la « surveillance » du même genre que celle que mènent les agences d’espionnage.

Dans une telle approche tout ce qui participe à l’illustration et aux réflexions sur le tissu social est classé au rayon de la surveillance.

Alors la surveillance qu’ils dénoncent n’est plus celle des forces de police et d’espionnage.

Assimiler ainsi les médias à des systèmes de « surveillance » est un glissement de sens qui banalise les vrais enjeux associés à la surveillance policière.

Pourtant, les situations qui concernent l’usage par les autorités des outils de surveillance photographiques sont régies par un ensemble de dispositions supposant que l’État n’a recours à la surveillance que moyennant un encadrement strict.

Les révélations de Snowden sur l’espionnage généralisé de citoyens doivent mener au renforcement des obligations de transparence et d’imputabilité des autorités publiques, pas à un rétrécissement de la liberté des citoyens de dire et de montrer.

C’est aux dysfonctionnements des mécanismes de surveillance étatiques qu’il faut s’attaquer, pas à la liberté des citoyens de constater et de convier à des débats sur des situations se déroulant dans l’espace public.

La liberté de capter et de diffuser des images des lieux publics et des personnes qui s’y trouvent est d’un ordre complètement différent de celui de la surveillance étatique.

C’est un glissement dangereux que d’invoquer l’usage abusif d’outils de captation d’images par la police pour justifier de limiter comme on le fait la liberté des médias et de tous ceux qui souhaitent prendre part aux débats publics de publier des images de personnes se trouvant dans les espaces publics.

Encore la vision étroite de l’intérêt public

Péladeau met de l’avant ce qui lui semble être le critère de l’intérêt public. Il écrit « C’est ce critère d’intérêt public qui permet aux journalistes d’affirmer qu’un propriétaire qui déverse des produits toxiques sur son propre terrain n’est pas une « affaire privée », mais d’intérêt public. Qu’un homme qui bat son épouse dans sa propre maison – ou dans la discrétion d’un ascenseur – n’est pas une « affaire privée », mais d’intérêt public. Qu’une décision discrète d’un conseil d’administration d’entreprise commerciale privée pouvant affecter une communauté entière n’est pas une « affaire privée », mais d’intérêt public. Qu’il est d’intérêt public de rapporter des pratiques illégales ou des mensonges à la population, même lorsque protégés par le « secret d’État ». Même lorsque révélés par une fuite illégale. »

Il exprime ce qui lui semble correspondre à l’intérêt public, compte tenu des valeurs auxquelles il adhère. Mais, dans une société démocratique ces valeurs ne sont pas toujours unanimement partagées. Par exemple, il fut un temps ou plusieurs opinaient qu’un « homme qui bat son épouse dans sa propre maison – ou dans la discrétion d’un ascenseur » est une affaire privée ! Désormais un consensus tient cela pour une affaire d’intérêt public.

Si on avait alors appliqué le raisonnement consistant à imposer une vision fermée de ce qui est d’intérêt public, il aurait été plus que risqué de révéler des situations de violence conjugale afin d’interpeller l’opinion publique quant aux enjeux que posent ce type de comportement.

C’est pourquoi ceux qui réclament que l’on accorde plus d’importance à la liberté d’expression et de la presse en ces matières postulent que cette liberté inclut celle d’identifier une situation comme revêtant un intérêt public et de la porter à l’attention de la collectivité.

Et lorsque cette situation concerne une personne qui se trouve dans un espace public, cette dernière ne devrait pas avoir le droit d’exiger qu’on occulte cette réalité au nom de son droit à la vie privée.

Il s’agit simplement de reconnaître qu’il existe des espaces publics, des espaces que les autres ont le droit d’observer et de rapporter. C’est cette approche qui prévaut ailleurs sur le continent.

La liberté d’expression et de la presse suppose la liberté de déterminer, sous la seule réserve des lois généralement applicables, ce qui constitue une situation d’intérêt public.

Illustrons par l’exemple des photographes humanistes, dans la tradition de Cartier-Bresson ou de Gilbert Duclos (celui qui fut condamné dans la décision de 1998 de la Cour suprême pour avoir publié une photo d’une personne se trouvant dans l’espace public) ces artistes captent et diffusent les situations du quotidien.

La suite de ce commentaire de Pierre Trudel au bout de ce lien.

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