Mea culpa… Mea maxima culpa Une étude décortique les mécaniques de vérification des journalistes

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(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Chronique de Stéphane Baillargeon tirée du quotidien Le Devoir — Par Stéphane Baillargeon La semaine passée, dans ma chronique, j’ai indiqué que la série danoise Borgen, une femme au pouvoir était diffusée à Télé- Québec. Erreur. C’est ARTV qui a présenté la première saison et qui proposera la nouvelle cet été. Le glissement, inexcusable, s’explique en…

(Chronique de Stéphane Baillargeon tirée du quotidien Le Devoir)

Par Stéphane Baillargeon

La semaine passée, dans ma chronique, j’ai indiqué que la série danoise Borgen, une femme au pouvoir était diffusée à Télé- Québec. Erreur. C’est ARTV qui a présenté la première saison et qui proposera la nouvelle cet été. Le glissement, inexcusable, s’explique en partie par le fait que, comme bien du monde, je regarde maintenant très souvent la télé en différé, sur Tou.tv ou après avoir enregistré les émissions qui m’intéressent. Mais bon, je n’ai pas vérifié, mea culpa.

Les relationnistes des deux réseaux ont souligné l’erreur, qui a été corrigée sur le site ledevoir.com, très tôt lundi dernier. Pardon et passons.

J’ai déjà fait bien pire. Une fois, en me basant sur des sources jusqu’alors irréprochables, j’ai annoncé que le metteur en scène Denis Marleau allait à son tour travailler au Cirque du Soleil. C’était faux ou, en tout cas, le contrat n’a jamais abouti. Le principal intéressé, que je n’avais pas contacté en me fiant à la consigne du silence absolu de l’entreprise, était très fâché, avec raison.

En plus de vingt ans de métier, j’ai mal orthographié des dizaines de noms propres, une de mes spécialités. Se tromper est humain, persévérer devient diabolique… La semaine dernière, pour un autre texte dans cette page, j’ai contrôlé trois fois plutôt qu’une le nom d’Alexis Feertchak, cofondateur du magazine en ligne iPhilo.fr.

Spécificité du journalisme

Un mot d’ordre de ma profession dit : » Vérifie, vérifie, vérifie, même si ta mère dit qu’elle t’aime, vérifie ! » Une célèbre définition du reporter américain Walter Lippmann (1889-1974) lance que » fondamentalement, le journalisme est une discipline de vérification « . La formule est reprise comme un leitmotiv dans l’étude Verification as a Strategic Ritual publiée par des chercheurs de l’Université Laval (Colette Brin et la doctorante Isabelle Bédard-Brûlé) et de l’Université Ryerson (Ivor Shapiro et l’étudiante Kasia Mychajlowycz) dans la revue Journalism Practice. J’ai confirmé pour Mychajlowycz…

» La vérification formerait la spécificité de la discipline journalistique par rapport à d’autres formes d’information, notamment celles diffusées maintenant par Internet « , explique la professeure Colette Brin, du département d’information et de communication de l’Université Laval. » Cette spécificité a de plus en plus besoin de s’affirmer, c’est la thèse que nous avançons. Nous avons donc cherché à comprendre les pratiques de vérification mises en oeuvre par des journalistes. »

Une discipline de paresse

L’équipe a interrogé 28 professionnels de la presse écrite quotidienne au Québec et en Ontario, dont une moitié appartenant à un groupe » élite » récompensé par un prix d’excellence. Un ou des collègues du Devoir étaient du nombre avec des journalistes des quotidiens suivants : La Presse, Le Journal de Montréal, Le Soleil, La Voix de l’Est, The Toronto Star, The Globe Mail, The Gazette, The National Post et The Spectator. Les reporters ont été interrogés dans le menu détail au sujet de certains de leurs articles pour comprendre leur technique de mise à l’épreuve des faits. Les entretiens portaient aussi sur leur attitude et leur perception générale en ce qui a trait aux principes et aux méthodes journalistiques censés assurer l’exactitude des informations diffusées.

» Nous souhaitions établir une sorte de modèle de la vérification pour, à terme, codifier le tout dans un manuel, mais nous n’avons pas exactement trouvé ça, dit Mme Brin. Nous avons plutôt découvert des pratiques très disparates et surtout très, très pragmatiques. La règle de la vérification demeure absolue, mais les moyens de l’appliquer changent beaucoup, et chacun développe finalement sa manière d’assurer l’exactitude. En plus, quand on leur demande pourquoi ils vérifient une information, les journalistes répondent tout bonnement parce qu’ils peuvent le faire rapidement. »

Ainsi, comme il est très simple de contrôler l’orthographe d’un nom, le journaliste ne s’en prive pas. Le test de l’exactitude des citations paraît aussi aisé. Les déclarations ambiguës et contestables peuvent par contre être laissées telles quelles, sans contrepartie, et que la source se débrouille avec la vérité. De même, les journalistes ont avoué parfois » désourcer » leurs articles pour ne pas nuire à la lisibilité de leurs textes.

Cela dit, plus le sujet est controversé et délicat, plus le reporter se blinde en vérifiant plusieurs fois et en multipliant les sources. La possibilité de poursuite judiciaire ou d’atteinte à la réputation du journaliste ou de son journal amplifie encore le recours à des mécaniques d’assurance de la véracité.

Par ailleurs, il ne semble pas y avoir de différences notables entre les anglophones et les francophones. La professeure Brin avoue tout de même avoir été surprise par la mise au jour de certaines pratiques. L’étude a par exemple découvert des descriptions de lieux, y compris des appartements, inclus dans un reportage primé, alors que la reporter ne les avait jamais vus : elle avait réalisé toutes ses entrevues par téléphone.

La synthèse met aussi en évidence un fonctionnement par circularité du contrôle, les informations étant colligées et testées au fur et à mesure du reportage. » Nous avons lu une étude allemande affirmant que les journalistes passent onze minutes par jour à vérifier les faits, dit Colette Brin. Nous, ce qu’on constate, c’est que la vérification se fait à toutes les étapes journalistiques, y compris pendant la rédaction, par exemple à l’aide des banques de données. »

Au total, le portrait de groupe avec vérificateur se retrouve avec une impression plus proche de l’art que de la science. Le reporter n’est pas un savant en version diète. Il fonctionne intuitivement et il peine à catégoriser sa propre démarche, ne serait-ce qu’avec un vocabulaire épistémologique de base par exemple.

» Le journaliste est peut-être plus un littéraire, dit la professeure, ce qui n’est pas une mauvaise chose finalement. Sa pratique semble moins formalisée. Il utilise des métaphores guerrières ou sportives pour décrire ses rapports avec les sources, qualifiées d’amies ou d’ennemies par exemple. »

Il reste du terrain à explorer. La professeure admet qu’un des angles morts de l’étude concerne la nouvelle surveillance critique instaurée par le Web. Les erreurs vite repérées sont vite corrigées. La transformation du contrôle pourra être abordée dans une autre étape savante.

» Personnellement, j’aimerais bien étudier le rapport à la vérification des chroniqueurs, conclut la professeure Colette Brin. Nous n’avions qu’un seul chroniqueur dans notre échantillon et cette personne nous a dit des choses différentes sur ses pratiques de vérification. J’ai l’impression que leurs règles sont encore plus floues. »