Les journalistes et l’éthique : l’autonomie pour contrer les influences

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré de la revue Éthique publique, vol.15, no 1, dont le dossier principal est « Enjeux éthiques et pratiques déontologiques du 4e pouvoir »

par Dominique Payette

Professeure agrégée, Département d'information et de communication, Université Laval

Qu’est-ce qu’un journaliste ? Ce n’est ni un quelconque directeur commercial, ni un directeur de publication, ni même un propriétaire. Un journaliste, c’est celui qui est de quart sur le vaisseau de l’État. … Il perce le brouillard et la tempête pour prévenir des dangers qui guettent. Il ne pense ni à ses gages, ni aux profits de ses propriétaires. Il est là pour protéger la sécurité et le bien-être de tous ceux qui lui font confiance. (Pulitzer, 2011, 1ère pub. 1904 : 76)

Le journaliste est-il un employé comme un autre ? L’information est-elle un bien comme un autre ? Comment Joseph Pulitzer, dont le propos tenu au début du XXe siècle sonne aujourd’hui si idéaliste aux oreilles de plusieurs, aurait-il envisagé la réduction de l’autonomie des journalistes dans les médias d’aujourd’hui ? Le « journaliste réduit à sa seule valeur économique » comme le disait le secrétaire général de l’Association des journalistes professionnels de Belgique, Jean-François Dumont (2006). Dans la crise actuelle du modèle d’affaires des médias occidentaux, certains répondent oui d’emblée à ces deux questions et considèrent que les sociétés produiront de nouvelles manières de s’informer, notamment grâce aux technologies de l’information et de la communication et qu’en conséquence il n’est pas nécessaire de revisiter le rôle de chacune des quatre parties de cette équation : les entreprises de presse, les journalistes, l’État et les citoyens. Pourtant les enjeux de société en cause dans l’industrie des médias, responsable de l’information citoyenne de notre population, dépassent largement les enjeux de toute autre industrie de notre économie.

Nous assistons au Québec comme dans beaucoup d’autres endroits du monde à une importante crise structurelle des entreprises de presse. Dans ce contexte, des pressions considérables s’exercent sur les journalistes susceptibles de les détourner de leur mission fondamentale d’informer leurs concitoyens des affaires de la Cité. Un grave déséquilibre existe aujourd’hui dans le rapport de force des journalistes face aux entreprises de presse et comme l’a écrit Neveu (1993): « L'écriture de presse se lit aussi comme issue de la lutte et de la négociation que le journaliste oppose au réseau des contraintes qui pèsent sur son activité. » Ajoutons à cela que l’absence d’obligation formelle faite aux entreprises de presse de remplir le contrat social implicite passé avec la société ouvre désormais toute grande la porte à l’information spectacle ou sensationnelle, ainsi qu’à d’autres pratiques médiatiques purement commerciales. Avec ces nouvelles donnes, l’information d’intérêt public est la grande perdante.

À la base de cette transformation : le marché publicitaire. Il s’est désintéressé de l’information qu’on appelle soit « généraliste », soit « sociopolitique », soit encore « hard news », c’est-à- dire de cette information capitale pour les débats politiques et sociaux, bases et fondements des démocraties. Nous l’appellerons l’information d’intérêt public. C’est le type d’information qui coûte le plus cher à développer parce qu’elle repose notamment sur des reportages terrain réalisés par des reporters, ou sur des recherches et enquêtes approfondies qui demandent du temps et ne rapportent pas toujours, et souvent pas à court terme. Les investissements sont donc importants pour qui veut présenter une information d’intérêt public riche, fouillée, crédible et diversifiée. Ces investissements ne trouvent plus leur financement dans la publicité, comme le voulait le modèle économique traditionnel de la presse de masse généraliste. Les pressions commerciales qui s’exercent dès lors sur les pratiques journalistiques compromettent sa fonction sociale.

1. La crise du modèle d’affaires

Tout avait pourtant assez bien marché pendant une centaine d’années et des groupes de presse très riches et très puissants se sont constitués sur ce modèle au Canada et dans le monde, c’est-à-dire en se portant garants d’une information d’intérêt public de qualité au service des intérêts démocratiques. Tout le monde y trouvait son compte : les publicitaires visaient large, soit la masse et l’atteignaient, les entreprises profitaient d’intéressants retours sur leurs investissements et les journalistes pouvaient faire financer d’ambitieux projets. Mais les publicitaires exigent aujourd’hui des marchés ciblés, des résultats immédiatement quantifiables – en nombre de clics sur un site internet, par exemple – et ils ont retiré leurs billes du jeu de l’information généraliste qui ne correspondait pas le mieux à ces critères.

Malgré cela, d’une manière générale, les grands empires médiatiques canadiens ne sont plus en difficulté financière. Après la crise économique de 2009-2010, ils ont renoué pour la plupart avec la rentabilité, mais dans ces entreprises concentrées par la propriété et fortement diversifiées dans les contenus – désormais intégrées verticalement ou horizontalement – le profit ne provient pas de l’information d’intérêt public mais d’autres activités connexes. De plus, notamment pour éviter ces coûts liés à la production d’information d’intérêt public, le nombre de joueurs dans l’industrie médiatique qui se consacrent à produire ce type de contenu dans les médias ne cesse de diminuer. Cela ne signifie pas que les médias ne donnent plus d’information — bien que ce soit carrément le cas de certains d’entre eux, notamment dans des stations de radio —, mais force est d’admettre qu’un bon nombre d’entreprises de presse font reposer désormais leur information d’intérêt public, en se l’appropriant et souvent en la piratant, sur celle que génèrent d’autres producteurs de contenu. Les producteurs d’information originale fournissent ainsi malgré eux gratuitement la matière à un nombre grandissant d’autres médias qui n’ont pas ainsi à investir dans la production de reportages et de nouvelles originales. On voit mal comment un système aussi mal équilibré pourrait survivre longtemps tel quel. À moins d’un revirement spectaculaire, cette tendance lourde va se maintenir et l’offre d’une information originale, diversifiée et d’intérêt public continuera de décroitre.

2. L’impact de la crise sur l’information d’intérêt public

Jusqu’où diminuera-t-elle ? Le problème ne se dessine peut-être pas encore clairement dans les grandes villes du Québec, - ou une masse critique de lecteurs ou d’auditeurs potentiels continue de justifier les investissements commerciaux - mais il y a déjà des régions du Québec où il n’y a presque plus d’information d’intérêt public locale et régionale. Ainsi, on constate que la crise du modèle d’affaires des médias se double au Québec d’un déséquilibre régional compte tenu de l’occupation particulièrement inégale du territoire. Là où la population est concentrée, il est encore possible d’obtenir des services, bien que la concentration de la propriété des médias – qui atteint au Québec et au Canada des taux inégalés dans le monde - constitue là aussi un sérieux problème. Là où la population est disséminée, le marché n’est plus assez rentable pour combler les attentes et les exigences des entreprises d’aujourd’hui.

De nombreux pays ont réagi à cette crise des médias en accentuant le rôle de l’État dans le soutien aux entreprises de presse de manière à ne pas laisser le champ libre aux seules forces du marché. Au Québec, comme dans le reste de l’Amérique du Nord, le régime de presse libéral considère avec suspicion toute éventuelle intervention de l’État. Il faudra sans doute revoir ce présupposé hérité d’une tradition bien différente de celle issue du modèle de développement québécois.

De nouvelles voix se font entendre à ce sujet, y compris aux États-Unis, un pays traditionnellement hostile à toute intervention dans ce domaine. Dans un article bien documenté, le Christian Science Monitor[1] fait état des inquiétudes grandissantes de l’autre côté de la frontière concernant l’impact négatif sur l’exercice de la citoyenneté de la disparition - ou du passage sur Internet seulement - de journaux régionaux aux États Unis : participation moindre à la vie politique locale, baisse du nombre de candidatures aux postes électifs, etc. On commence à peine à mesurer les conséquences de ces fermetures ou diminution de services en information sur l’activité démocratique. Ces études viennent confirmer les travaux de Milner (2004) sur la compétence civique, directement corrélée, d’après ses travaux, à la quantité et à la qualité de l’information dont une communauté bénéficie.

Parallèlement à ces changements d’ordre économique et sur ce fond de concurrence féroce où la part publicitaire de chaque entreprise de presse semble se réduire comme peau de chagrin, l’autorégulation du travail journalistique vit aussi une crise profonde. Cette autorégulation à laquelle avaient consenti in extremis les entreprises de presse au Québec et qui a donné lieu à la création du Conseil de presse du Québec (CPQ) en 1973 est mise à mal aujourd’hui après le départ de Québecor Média, un géant de l’industrie des médias invoquant l’injustice des décisions du CPQ à l’encontre de ses publications et la limite imposée par cette instance bona fide à la liberté d’expression.

Mise à mal aussi la crédibilité générale de l’information à cause notamment la virulence de nombreuses attaques répétées entre entreprises de presse, souvent via les journalistes à l’emploi de ces médias, quand ce n’est pas directement le propriétaire de l’un des empires, comme le déplorait l’éditorialiste André Pratte (2011) :

Il faut aussi déplorer les propos désobligeants, d'une rare arrogance, tenus par M. Péladeau à Ottawa au sujet de plusieurs médias canadiens. Selon le patron de Quebecor, La Presse, le National Post, CTV, le Globe and Mail et le Toronto Star sont tous «inféodés» à Radio-Canada et donc incapables de tout reportage critique au sujet de la société d'État. Selon nous, les organes de presse devraient se faire concurrence dans un climat de respect mutuel. Ils devraient rivaliser de qualité plutôt que de sombrer dans les insultes.

Ce qui aurait paru inacceptable parce que totalement contraire à l’éthique professionnelle entre collègues il y a quelques années à peine est aujourd’hui monnaie courante. On s’apostrophe brutalement, on s’insulte par média interposé, on cherche à miner la crédibilité des concurrents, mais on réussit surtout à saper la crédibilité de toute l’industrie en illustrant, par le fait même, le lien primordial qui lie certains journalistes à leur employeur au détriment et par delà leur public à qui ils doivent pourtant leur première loyauté. Les règlements de compte sont publics, les dommages le sont tout autant.

En résumé, le Québec – comme la plupart des pays occidentaux - fait face à au moins deux défis en information : augmenter l’offre d’information – notamment régionale et locale - et veiller à ce qu’elle soit répartie équitablement sur l’ensemble du territoire, d’une part, et soutenir le journalisme en aidant les journalistes à replacer la déontologie, et non pas les objectifs économiques de leurs employeurs, au cœur de leur pratique professionnelle rebâtissant ou solidifiant le lien de confiance entre la population et l’information dont elle bénéficie.

3. Les mesures d’aide publique

De nombreux pays de l’Union européenne sont déjà intervenus pour augmenter l’offre d’information par des aides publiques aux médias. Même aux États-Unis[2], perçus pourtant comme un pays non-interventionniste, la presse bénéficie depuis longtemps de mesures d’aides. Par exemple, la majorité des États américains a exempté les journaux et les magazines de la taxe de vente totalisant ainsi une aide indirecte de près d’un milliard de dollars. La distribution obligatoire des avis légaux à la presse représente aussi une forme de soutien non négligeable de plusieurs centaines de millions de dollars. Ces sommes importantes sont cependant loin de compenser la perte de revenus publicitaires estimée aux États-Unis à 45% depuis 2000. Le virage Internet, présenté parfois comme la solution clé des difficultés du modèle d’affaires, n’arrive pas non plus à la hauteur des attentes et se situe à peine à une récupération de 10% des pertes encourues. Aux États-Unis, la Federal Trade Commission explore encore une douzaine de pistes de solution[3] faisant intervenir les pouvoirs publics.

En France, la tradition d’aide à la presse remonte à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Un nouveau plan d’aide, issu des États généraux de la presse écrite de 2008, s’élève à 600 millions d’euros sur trois ans. Cette somme s’ajoute aux appuis qui existaient déjà comme l’aide à la diffusion, aux petits médias, ou la modernisation de l’équipement. Cependant, selon le sociologue des médias Jean-Marie Charon[4] les aides publiques françaises sont multiples, coûteuses et pas toujours efficaces notamment parce qu’elles ne favorisent pas les contenus. Michel Françaix, député du Parti socialiste, responsable des problèmes de la presse auprès du Président François Hollande, va dans le même sens dans un rapport parlementaire sur les aides à la presse française. Il dénonce une mauvaise répartition de ces aides, du gâchis, et des incohérences[5] comme l’avait d’ailleurs fait avant lui, en 2010, l’enquêteur spécial du gouvernement précédent, Aldo Cardoso[6].

En Suède[7], où l’on ne semble pas frileux devant l’intervention de l’État, les mesures d’aides publiques à la presse écrite s’élevaient à près de 50 millions d’euros en 2008. Parmi les mesures d’aides les plus efficaces, notons la subvention à la concurrence accordée aux journaux qui arrivent au 2e ou 3e rang dans un marché régional s’ils couvrent 30% du marché, distribuent plus de deux mille copies et contiennent au moins 51% de contenu original. Parallèlement, la Suède finance la distribution à hauteur d’un centime par copie. Un journal peut ainsi bénéficier d’une plus importante subvention s’il distribue les copies de son concurrent en plus des siennes…

En Belgique du côté francophone, les aides publiques d’une hauteur de plus de 6 millions d’euros, sont administrées depuis 2004 par le Centre de l’aide à la presse écrite. La plus grande part de ceux-ci, soit plus de 3 millions d’euros, était dirigée vers les subventions aux médias pour l’embauche de journalistes professionnels. Les médias qui génèrent le moins de revenus publicitaires sont également subventionnés par une aide annuelle de près de 3 millions d’euros.

Par ailleurs, dans ces pays d’Europe, les journalistes professionnels sont reconnus comme tels et profitent d’ententes de travail sectorielles définissant leurs conditions de travail et les clauses professionnelles afférentes à leur pratique. Au Québec, comme ailleurs en Amérique du Nord, c’est à travers la négociation d’ententes collectives de travail, signées entreprise par entreprise, que les journalistes syndiqués ont arraché des normes professionnelles aux employeurs de cette industrie, comme ils l’ont fait d’ailleurs pour le reste de leurs conditions de travail. Les négociations récentes pour le renouvellement de ces ententes ont donné lieu à de graves conflits de travail et les conditions de travail et de pratique des journalistes syndiqués ont été battues en brèche dans la plupart des entreprises depuis une dizaine d’années. Quant aux journalistes non syndiqués et journalistes indépendants ou pigistes, leur respect des règles de déontologie repose sur leur seul bon vouloir selon les représentations plus ou moins élevées, plus ou moins exigeantes, qu’ils ont de leur profession.

4. Le statut de journaliste professionnel

Des mesures de soutien de l’État au fonctionnement des entreprises de presse peuvent devenir, non seulement une aide économique aux médias en difficulté, mais aussi, en même temps, un levier pour promouvoir le respect du Code de déontologie du journalisme, un code défini évidemment par les journalistes eux-mêmes et auquel l’État n’a rien à voir et dont il doit se tenir loin. L’État devrait d’ailleurs admettre d’entrée de jeu son incompétence juridique et morale dans ces dossiers.

En assujettissant les mesures d’aide publique au respect de la déontologie, la responsabilité du respect des normes reviendrait ainsi aux journalistes, mais les conséquences d’une transgression de ces règles reposeraient à la fois sur les journalistes et leurs employeurs. Ces derniers pourraient en effet perdre ce soutien de l’État si les journalistes à leur emploi transgressent les normes. Ainsi l’aide de l’État ne limite pas la concurrence entre les entreprises de presse, mais empêche que cette concurrence se fasse au détriment des règles de déontologie journalistique que l’on souhaite, elles, communes et identiques pour tous.

Il est important que cette responsabilité soit partagée entre journalistes et patrons de presse. Il serait injuste et improductif de faire reposer toute la responsabilité du respect des normes sur les épaules des journalistes alors que, dans le contexte actuel, ils doivent déjà subir d’intenses pressions notamment de la part de leurs employeurs.

C’est avec cet état des lieux en toile de fond et cet objectif de concevoir des aides publiques efficaces sur deux plans, économique et déontologique, que le Groupe de travail sur l’avenir du journalisme et de l’information au Québec a proposé en 2011 au gouvernement du Québec une réforme en profondeur du régime de presse dont la pierre angulaire est la création juridique d’un titre réservé de journaliste professionnel, c’est-à-dire faire du journalisme une profession définie à laquelle on accède si on en fait la demande et dotée à la fois de droits et de devoirs spécifiques. Il ne s’agit pas d’un titre attribué par une corporation professionnelle du type du Barreau pour les avocats ou du Collège des médecins exigeant absolument son obtention pour exercer sa profession. Pour protéger la diversité d’opinion, le journalisme doit demeurer une profession aussi ouverte que possible au plus grand nombre. Il ne serait pas avisé - et sans doute également contraire aux Chartes des droits et libertés - de restreindre l’embauche par les entreprises de presse aux seuls journalistes professionnels.

Mais quels seraient les avantages pour un journaliste de faire cette demande de statut professionnel ? D’abord de permettre à la population de faire la distinction entre les journalistes et tous les autres communicateurs de la grande nébuleuse de la communication en sachant qui, dans le lot, accepte de respecter le code de déontologie[8] et les règles de pratiques journalistiques, dont, rappelons-le, l’un des principes fondamentaux consiste à ne pas être en conflit d’intérêt et à ne pas tirer profit de la diffusion d’une information.

Il s’agit également d’un engagement formel du journaliste à l’endroit de son auditoire ou de son lectorat : le journaliste travaille d’abord et avant tout pour la population, dans l’intérêt public. Les intérêts de son employeur ou de ses publicitaires n’entrent pas en ligne de compte dans son choix de publier ou non une nouvelle ou de couvrir ou non un sujet ou un évènement. Le tirage ou la cote d’écoute ne sont pas de son ressort et ne peuvent en aucun cas dicter sa conduite professionnelle.

Puisqu’il ne s’agit pas ici d’une corporation ou d’un ordre professionnel, rien n’oblige les journalistes à devenir des journalistes professionnels. Comment rendre l’adhésion attrayante ? Depuis des décennies, les journalistes québécois revendiquent deux changements importants pour leurs conditions de pratique : la protection des sources de leur information, c’est-à-dire le droit d’en préserver l’anonymat, en premier lieu, et un accès rapide à l’information gouvernementale par le biais de la Commission d’accès à l’information. En Europe, la protection des sources d’information des journalistes est garantie par la Convention européenne des droits de l’Homme et elle a été interprétée assez largement par la Cour européenne des droits de l’Homme pour qui elle constitue une pierre angulaire du travail journalistique. Au Canada, les tribunaux interviennent au cas par cas sur cette question lorsqu’elle leur est soumise et aucune des victoires chèrement gagnées n’est définitive. Au début du jugement dans une décision récente concernant la protection des sources, la Cour suprême du Canada établit que cette protection ne peut pas être automatique, notamment parce qu’on ne sait pas au Canada à qui s’appliquerait cette mesure ne sachant pas exactement qui est journaliste. Ainsi la Cour affirme :

(E)n particulier en raison de la difficulté à définir avec le degré de certitude nécessaire un groupe de rédacteurs et d’orateurs aussi hétérogène et mal défini, la liberté d’expression garantie par la Charte canadienne et la Charte québécoise ne peut servir de fondement pour reconnaître un privilège du secret des sources des journalistes.[9]

Une meilleure définition de la profession par l’instauration d’un statut de journaliste professionnel pourrait permettre d’invoquer que la protection des sources est automatiquement applicable, exclusivement, aux journalistes professionnels mettant ainsi un terme à des procédures très coûteuses, bien trop coûteuses pour de petites entreprises de presse, et dont les résultats sont aléatoires.

De même les rapports sont souvent tendus entre les journalistes et la Commission d’accès à l’information au Québec. Une procédure mieux adaptée aux besoins de l’information d’intérêt public, plus rapide et plus simple, faciliterait le travail journalistique et représenterait un outil de travail très utile associé au statut de journaliste professionnel. Non seulement ces deux mesures rendraient-elles attrayant ce nouveau statut pour bon nombre de journalistes, mais elles rendraient également l’embauche de ces journalistes plus attractive pour leurs employeurs éventuels.

Seraient-elles suffisantes pour convaincre ces employeurs de préférer des journalistes professionnels à d’autres qui ne le seraient pas ? Sans doute pas, notamment parce qu’ils pourraient craindre la perte d’une part du contrôle de leurs journalistes. Effectivement, les journalistes ne seraient plus exactement des employés comme les autres puisqu’ils seraient soumis à une reddition de comptes devant une instance reconnue autre que leur propre employeur et pouvant entrer en conflit avec des décisions de cet employeur. Il est clair aussi que les journalistes retrouveraient ainsi le droit de critiquer l’entreprise qui les emploie sur la base de son respect ou de son irrespect des conditions déontologiques de pratique. Mais si les entreprises de presse bénéficient – en contrepartie de ces contrariétés - des aides publiques dans l’embauche de ces journalistes professionnels, il est probable que la recherche de leur intérêt les inciterait à se conformer et à rechercher pour combler leurs postes ces journalistes professionnels. L’État pourrait intervenir en soutenant l’embauche de ces journalistes professionnels par le biais, par exemple, de crédits d’impôt, une mesure fiscale qui ne coûte pas très cher parce qu’elle suscite parallèlement la création d’emplois lucratifs aux taux d’imposition élevés. Le Québec a déjà une bonne pratique de ces mesures ; il les applique depuis plusieurs années à d’autres industries, notamment celle du jeu vidéo où il finance certains emplois à hauteur de 38%. Ces mesures ont bien démontré leur efficacité dans ce secteur.

5. Répartir les responsabilités

Comment articuler ces mesures ? Que les journalistes décident entre eux des conditions qui permettront à un journaliste de revendiquer le statut de journaliste professionnel. Ainsi le diplômé d’une école de journalisme, ayant répondu à des critères définis, pourrait devenir journaliste professionnel après un stage en entreprise, comme c’est le cas en Belgique, s’il a suivi un parcours universitaire qui correspond aux normes établies par son association professionnelle. Mais, dans l’esprit de conserver l’ouverture de la profession au plus grand nombre, la réussite à un examen approfondi, par exemple, établi par l’association des journalistes professionnels et portant sur les pratiques journalistiques et sur la déontologie pourrait être considéré suffisant à des candidats provenant d’autres filières pour obtenir le droit de porter le titre s’ils n’exercent pas, par ailleurs, des activités qui les disqualifient parce que contraires aux intérêts de la profession. Être journaliste ne serait plus lié à l’embauche par un employeur, mais reposerait sur l’engagement personnel de se conformer aux règles et d’accepter d’être jugé par ses pairs et cela quelque soit le support médiatique que l’on utilisera : web et réseaux sociaux inclus. Un journaliste pourrait perdre le privilège de porter ce titre et les avantages professionnels qu’il lui confère pendant une durée à déterminer par ses pairs. L’association des journalistes professionnels serait l’instance appropriée pour gérer le titre. Son employeur – une entreprise de presse active sur n’importe quelle plateforme technique - perdrait, en conséquence, les avantages financiers de l’avoir à son emploi pendant la même durée.

Notons au passage que cette manière de faire permettrait de placer sur un pied d’égalité professionnelle, les journalistes indépendants, soumis à plusieurs employeurs, et les journalistes employés permanents, syndiqués ou non, d’une entreprise de presse unique. Les clauses de déontologie professionnelle s’appliquent ainsi à tous les journalistes professionnels, quelle que soit l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Les clauses professionnelles deviennent un enjeu sectoriel et cessent d’être une négociation soit individuelle, pour les pigistes et les non-syndiqués, soit de leur unité syndicale pour les journalistes permanents. Et la rédaction d’une entreprise de presse peut ainsi redevenir un espace étanche garanti par son ou ses rédacteurs en chef, seuls responsables de sa politique rédactionnelle.

Le rôle de l’association de journalistes professionnels devient crucial pour déterminer les conditions optimales de pratique professionnelle qui garantiront au public un journalisme de qualité. L’association devra répondre de ses standards. Elle pourra exiger de ses membres, pour qu’ils maintiennent leur titre, de suivre une formation continue annuelle sous forme d’ateliers comme le font certains ordres professionnels et comme la Fédération professionnelle des journalistes du Québec le fait déjà – sur la base d’une participation volontaire de ses membres – dans le cadre de son congrès annuel.

Mais la question se posera : qu’est-ce qu’une entreprise de presse ? Comment se qualifier pour obtenir ces aides publiques à l’embauche de journalistes professionnels ? Ne serait-ce qu’à cause de l’obligation de justifier de la bonne gouvernance des fonds publics, il faudra y répondre. Faut-il avoir à son emploi un nombre minimum de journalistes, ou un ratio équilibré de journalistes et de préposés à la publicité ? Tous les supports techniques sont-ils sur le même pied ? Dans ce domaine, l’expertise appartient au Conseil de presse qui pourrait accueillir les entreprises désireuses de se qualifier ; il deviendrait alors impératif d’être membre en règle du Conseil de presse pour bénéficier des aides publiques, un puissant incitatif. Une entreprise pourrait également perdre le privilège d’être membre du Conseil de presse selon les règles établies par ce regroupement d’employeurs, de journalistes et de membres du public à la suite, par exemple, d’un nombre jugé excessif de plaintes retenues contre ses journalistes.

Il est possible d’envisager un autre coup de pouce de l’État à la déontologie journalistique en choisissant de réserver les fonds de la publicité médias du gouvernement aux seules entreprises membres du Conseil de presse. Comme l’aide à l’embauche de journalistes professionnels, cette mesure pourrait rendre la participation au Conseil plus attractive, elle pourrait même être vitale financièrement pour des entreprises de presse dans des situations de concurrence intense sur certains marchés. De quoi rendre obligatoire pour des motifs économiques la présence d’une entreprise de presse au Conseil de presse sans avoir à la contraindre par la loi.

Dans les deux cas, soit pour la gestion du titre de journaliste professionnel et pour l’accès des entreprises au Conseil de presse, une instance d’appel doit être prévue qui pourrait être constituée conjointement de représentants de l’association des journalistes professionnels et du Conseil de presse.

Les sociétés occidentales sont à l’heure des choix face à la crise des médias qui se répercute sur la pratique du journalisme et sur l’information. Il est probable qu’un projet de titre réservé de journaliste professionnel ne résoudrait pas, à lui seul, tous les problèmes du journalisme et de l’information. Par exemple, un titre de journaliste professionnel ne donnera pas de courage à des journalistes qui n’en ont pas, ou à des journalistes qui ont totalement intégré une vision purement commerciale de leur activité, ou qui réservent leur première loyauté à leur employeur. Mais tous les autres qui considèrent l’avenir avec morosité[10], qui se demandent s’ils exercent encore la même profession que celle qu’ils avaient choisie, ou pendant combien de temps ils pourront encore le faire, ceux-là sont les candidats de choix de ces mesures. Pour les entreprises de presse à l’extérieur des grands centres, ces mesures seraient une bouffée d’oxygène, notamment pour les médias indépendants pris en étau par les luttes commerciales que se livrent les titans des médias. En étant soutenues dans l’embauche de leurs journalistes, les entreprises de presse pourraient se voir tenues de livrer concurrence grâce à la qualité de leurs contenus journalistiques plutôt que par le biais de ces guerres commerciales que nous connaissons et qui tirent les contenus vers le bas plutôt que vers le haut.

Les grands gagnants de ces changements ? Le public et les institutions démocratiques. Actuellement, la participation citoyenne au Québec est souvent qualifiée d’anémique. Si l’on examine, en effet, les élections municipales (Champagne et Patry, 2004), la moyenne de la participation des électeurs inscrits oscille autour des 50%. Est-ce une conséquence de ce faible intérêt ? Toujours est-il que près de 60% des élections à la mairie se déroulent sans opposition. Dans certaines municipalités, le taux de participation n’atteint même pas 20%.

À l’élection générale de 2012 au Québec, on trouve le moyen de se réjouir d’un taux de participation légèrement inférieur à 75% : « Les électeurs québécois renouent avec l’exercice démocratique » titre le Huffington Post. (Huffington Post, 2012). Il est vrai qu’en 2008, seulement 57,43% des électeurs se sont prévalus de leur droit de vote, mais peut-on vraiment célébrer quand un électeur inscrit sur quatre ne va toujours pas voter ? Faut-il parler des élections dans les commissions scolaires où le taux de participation ne dépasse pas 8% ? Et dans les 185 établissements de santé où la population peut élire deux représentants aux conseils d’administration ? Selon La Presse, moins de 36 mille électeurs québécois ont répondu à l’appel en 2004 (Lacoursière, 2011). Aux prises avec une si faible participation, une société court le risque que ce processus démocratique soit perverti et récupéré pour la défense d’intérêts personnels ou pour promouvoir l’avancée de groupes de pression.

Sans doute les médias ne sont-ils pas seuls responsables de cette situation, l’Occident tout entier est confronté à une crise qui fait souvent place à un désaveu de la classe politique et des institutions démocratiques, mais peut-on libérer les journalistes de leur responsabilité de contribuer aux débats sociaux ? N’est-ce pas leur responsabilité de trouver des moyens d’intéresser la population à ces débats ? Ainsi, que se passe-t-il d’important dans ces réunions de conseils d’administration d’établissements de santé ? Comment sont gérées ces municipalités sans opposition ? Que discute-t-on aux réunions des commissaires d’école ? Il est évident qu’une communauté qui n’entend jamais parler de ces sujets ne s’y intéressera pas. Voilà pourtant l’expression du contrat social que nous avons passé avec les journalistes. La démocratie n’est pas de tout repos et réclame les efforts de tous les citoyens, mais au premier chef de ceux qui ont la responsabilité et le pouvoir de décrire l’état de la Cité à leurs concitoyens et, le cas échéant, de les alerter.

BIBLIOGRAPHIE

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HUFFINGTON POST (2012) « Élection générale : les Québécois renouent avec l’exercice démocratique ». (en ligne, 20 novembre 2012) http://quebec.huffingtonpost.ca/2012/09/05/taux-de-participation-2012-dge-quebec-elections_n_1856545.html

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NEVEU, Érik (1993) « Pages politiques » Mots. no 37. p. 6-28

PRATTE, André (2011) « L’arrogance de Quebecor » La Presse. (en ligne) http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/andre-pratte/201111/17/01-4469046-larrogance-de-quebecor.php (13 novembre 2012


[1] http://www.csmonitor.com/USA/Society/2012/1111/Is-the-death-of-newspapers-the-end-of-good-citizenship

[2] Les données sur les États-Unis proviennent de l’étude de David Pritchard « À propos des aides publiques à la presse, à l’information et au journalisme », dans Analyses et commentaires sur les aides publiques. Étude coordonnée par le Centre d’études sur les médias pour le Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec. p. 32 (En ligne) http://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=3355&tx_lesecrits_pi1%5Bswords%5D=Centre%20d%27%E9tudes%20sur%20les%20m%E9dias&tx_lesecrits_pi1%5Bposted%5D=1&tx_lesecrits_pi1%5Becrit%5D=693&cHash=54953569b635fa8fb5136dd0d95abbeb

[3] Federal Trade Commission (2010) Potential Policy Recommandations to Support the Reinvention of Journalism. Staff discussion paper. (en ligne) www.ftc.gov/opp/wprkshops/news/jun15/docs/new-staff-discussion.pdf

[4] Les données sur la France proviennent de l’étude de Jean-Marie Charron « À propos des aides publiques à la presse, à l’information et au journalisme », dans Analyses et commentaires sur les aides publiques. Étude coordonnée par le Centre d’études sur les médias pour le Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec. p. 34-35 (En ligne)

http://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=3355&tx_lesecrits_pi1%5Bswords%5D=Centre%20d%27%E9tudes%20sur%20les%20m%E9dias&tx_lesecrits_pi1%5Bposted%5D=1&tx_lesecrits_pi1%5Becrit%5D=693&cHash=54953569b635fa8fb5136dd0d95abbeb

[6] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/104000472/index.shtml

[7] Les données sur la Suède proviennent de l’étude de Robert Picard « À propos des aides publiques à la presse, à l’information et au journalisme », dans Analyses et commentaires sur les aides publiques. Étude coordonnée par le Centre d’études sur les médias pour le Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec. p. 17-18 (En ligne) http://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=3355&tx_lesecrits_pi1%5Bswords%5D=Centre%20d%27%E9tudes%20sur%20les%20m%E9dias&tx_lesecrits_pi1%5Bposted%5D=1&tx_lesecrits_pi1%5Becrit%5D=693&cHash=54953569b635fa8fb5136dd0d95abbeb

[8] Il s’agit d’un très bref aperçu des droits et obligations du journaliste choisis pour illustrer principalement comment les journalistes doivent résister aux pressions commerciales dont nous avons parlé plus haut. Le lecteur pourra avec intérêt référer au Code de déontologie du Conseil de presse du Québec : http://conseildepresse.qc.ca ou au Guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec : http://www.fpjq.org/index.php?id=82

[9] Globe and Mail c. Canada (Procureur général), 2010 CSC 41, [2010] 2 R.C.S. 592

[10] Un sondage mené par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec à l’automne 2010 illustre très bien cette morosité et le désenchantement de nombreux journalistes face aux changements récents dans la profession ainsi que l’appui massif à l’instauration d’un titre de journaliste professionnel : http://www.fpjq.org/index.php?id=552

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