L’écueil de la rapidité

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

ou Twitter peut-il rendre fou le reporter en direct ? NB : Ce sous-titre est de moi

Tiré de la Voix du SCRC, le journal du Syndicat des communications de Radio-Canada

par Caroline Belley
Reporter national, Radio-Canada

En cet après-midi frisquet de mai, mon esprit vagabonde. Je me rend compte combien la façon d’exercer mon métier de journaliste a changé. Prendre le temps de réfléchir aux enjeux d’une nouvelle, se concentrer sur l’angle à traiter, sur l’historique entourant un fait d’actualité ou encore penser à la manière de construire habilement une entrevue, sont toutes des raisons qui m’ont attirée en journalisme.

La venue des RDI et LCN a bousculé notre travail. Très rapidement, le direct est devenu omniprésent et la tâche des journalistes s’est alourdie. Déjà, le journaliste n’était plus dédié à la réalisation de son reportage de fin de journée, mais devait sortir de sa bulle de production pour offrir des prestations en direct.

Jusqu’à tout récemment, je croyais que la sollicitation du journaliste avait atteint un sommet, mais je me trompais. L’avènement des réseaux sociaux et des téléphones intelligents sont venus encore un peu plus distraire le journaliste de son but premier : livrer une information fouillée, vulgarisée et de qualité.

Les heures qui ont suivi l’attentat du Métropolis resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Ce fut certainement la journée où j’ai bien cru que ma tête allait divorcer de mon corps. Dès 4h30, j’étais près du Métropolis et j’enchaînais les directs au quart d’heure, tentant d’obtenir des mises à jour policières régulières sur cette enquête qui s’amorçait. Puis, d’heure en heure, la quantité de courriels et d’appels de toutes sortes est devenue si imposante que vers 11h00 mon téléphone avait presque rendu l’âme. Et pour cause puisque nombre d’entre eux étaient envoyés en quadruple copies par quatre personnes différentes.

Mais le comble s’est produit lorsque certaines personnes du RDI qui, pensant bien faire, se sont mises à me relayer des photos d’armes à feux et des commentaires de toutes sortes glanés sur Facebook ou Twitter, me demandant de valider le tout sur le terrain.

Comme si cela pouvait contribuer positivement à mon travail. Et cela, sans compter les opinions du cousin d’une telle, spécialiste en armes à feu, etc. J’ai même reçu une photo montrant Richard Henry Bain aux côtés de Céline Dion !!!! Tous ces messages et appels inutiles et peu constructifs ont miné et épuisé ma concentration et mon travail sur le terrain.

Le lendemain, même scénario lors de la comparution de Bain. Dans l’attente de la comparution, j’ai reçu pas moins d’une trentaine de courriels et d’appels téléphoniques, pour la plupart inutiles et dédoublés, en l’espace d’une heure et demie. Si on ne m’a pas dit 20 fois : « Hey, t’oublies pas de nous appeler dès qu’il comparaît !!!! » ou encore « Est-ce qu’il a comparu ? » on ne me l’a pas demandé une fois. Comme s’il ne m’apparaissait pas évident de me manifester dès la comparution terminée.

Mais le summum est arrivé au moment où, alors que j’attendais patiemment dans la salle d’audience la comparution de Bain, un collègue de la presse écrite, non loin de moi, venait de tweeter le nom de son supposé avocat. Un tsunami a alors pris d’assaut mon téléphone. On m’a relayé en exemplaires multiples le Tweet de ce collègue, on m’a demandé de le confirmer, de le valider… Bref, je croyais que la salle des nouvelles était sur le point d’exploser avec cette information qui ne venait pas de moi et dont j’ignorais la provenance. Au final, cette information s’est révélée fausse et le collègue a dû se rétracter sur les réseaux sociaux.

LCN dit que…

Pas facile non plus de se battre contre l’hélicoptère de TVA. Un matin, un incendie se déclare à Longueuil. Pendant que je suis en route, LCN passe déjà les images de ce feu imposant. J’essaie désespérément de joindre le service des incendies et les policiers pour confirmer les infos de base afin d’aller en ondes rapidement par téléphone. On m’appelle, à répétition, pour savoir si je suis arrivée sur les lieux et me répéter ce que dit LCN. On m’envoie des courriels.

Pendant ce temps, je suis incapable d’entrer en contact avec les autorités. Malgré le fait que je n’aie pas été en mesure de valider les faits, on a néanmoins tenté de me convaincre d’aller en ondes. Et il ne s’agit pas d’un cas d’espèce. Dans l’urgence et avec la pression d’être en ondes vite vite vite, certains en oublient nos Normes et pratiques journalistiques qui prévoient que nous devons « donner au public des informations que nous avons vérifiées de manière raisonnable ».

Ces quelques anecdotes reflètent bien la lourdeur et les risques de dérapage qui se sont installés dans notre travail, mais aussi l’épuisement et le manque de concentration qui peuvent en découler.

En racontant ces anecdotes, je ne veux lancer la pierre à personne. Tous autant que nous sommes, nous voulons livrer une information de qualité, mais la pression se fait de plus en plus grande. Pour bien informer, le journaliste a encore besoin de réfléchir et ces moments précieux sont parfois inexistants.

Le travail sur le terrain, tout comme dans la salle des nouvelles, est exigeant et lorsqu’il est constamment perturbé par des courriels ou des appels superflus, voire inutiles, ou encore par des demandes de prendre et d’alimenter des photos, tout cela ne peut conduire, dans l’absolu, qu’à la commission d’erreurs, voire à une information de moindre qualité.