Fait divers : Je suis un vautour

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(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du Trente, le magazine du journalisme au Québec. — Par Lise Millette Rédactrice en chef Cinq jours après l’horrible drame survenu à l’école Sandy Hook, à Newtown (Connecticut), Gilles Rousseau, un Estrien dont la fille, Lauren, a été abattue par un tireur en ce fatidique matin du 14 décembre, donnait une entrevue à RDI. Ce…

(Tiré du Trente, le magazine du journalisme au Québec.)

Par Lise Millette

Rédactrice en chef

Cinq jours après l’horrible drame survenu à l’école Sandy Hook, à Newtown (Connecticut), Gilles Rousseau, un Estrien dont la fille, Lauren, a été abattue par un tireur en ce fatidique matin du 14 décembre, donnait une entrevue à RDI.

Ce père endeuillé tenait à comprendre et à savoir. Il se trouvait à Newtown pour voir le corps de sa fille, une enseignante âgée de 30 ans. Et, au-delà des questions qui resteront toujours sans réponse, il était là-bas pour tenter, aussi, de vivre son deuil.

« Le père vient de l’Estrie. Faudrait l’appeler. »

La commande est tombée sur mon bureau et j’étais plutôt résolue à l’y laisser. Je ne voyais pas la nécessité ni l’intérêt de téléphoner au père, cinq jours après la tragédie qui a fait 20 petites victimes de 6 ou 7 ans et six adultes membres du personnel de l’école. Je ne sentais pas le besoin de l’entendre me dire ce que j’imaginais sans peine : douleur, colère et incompréhension.

Le chef de pupitre insistait : « C’est une commande du boss. Ça nous prend ça. »

Vraiment ? J’ai eu le goût de répondre : « Et pourquoi ? »

Je n’avais pas envie de loger cet appel. À mon sens, ce n’était pas de la nouvelle. Les familles enterraient leurs morts, ce n’était plus le moment d’aller chercher des « commentaires ».

Le plus beau métier du monde se dénature par ces pertes de sens et ces urgences pressées de reproduire ce que l’autre diffuse sur sa chaîne en continu. Il se dénature quand on perd de vue que l’histoire est humaine, avec les limites de l’humain, et la réserve du silence.

Ce métier nous donne l’occasion de pouvoir toucher à tant de gens, écouter tant d’histoires, apprendre sans cesse, entrer en contact avec des personnes qui nous offrent, comme ça, pour rien, leur confiance. Combien de gens nous font entrer dans leur bulle pour que l’on puisse repartir avec leurs mots et leurs images afin de bâtir une histoire à partager ?

Parfois, c’est une petite histoire factuelle. Mais il y a de ces moments où ce sont des perles. Nous avons tous eu de ces rencontres qui nous marquent longtemps.

En août 2012, lorsque sont arrivés les premiers résultats des autopsies pratiquées sur les corps des soeurs Audrey et Noémi Bélanger, ces deux jeunes femmes dans la vingtaine retrouvées mortes en juin 2012 dans une chambre d’hôtel en Thaïlande, j’avais aussi hérité du mandat de demander à la famille de « commenter les résultats ».

J’étais alors tombée sur l’oncle des victimes.

« Je vais prendre votre appel, mais ce sera le dernier. Pouvez-vous faire le message aux autres ? », m’avait-il dit, avant de m’accorder une entrevue alors qu’il n’en avait ni l’envie, ni totalement la force.

Sur le fil radio, j’avais conservé dans l’extrait ces quelques mots : « J’aimerais pouvoir faire mon deuil maintenant.» Il s’agit d’une manière de passer son message qui se résumait à : « Laissez-moi en paix maintenant.»

J’ai eu le goût de lui dire que je n’avais pas le pouvoir d’empêcher quiconque de faire la même chose que moi : passer un à un les noms du Canada411 pour trouver un proche parent. Que la seule manière, pour lui, d’éviter la presse était de ne pas y répondre.

J’estime exercer un superbe métier, qui m’a permis de rencontrer des gens qui valaient plus que bien des livres, bien des grandes théories et plusieurs longs voyages.

Je n’ai jamais douté du bien-fondé du journalisme, mais trop souvent on s’égare pour courir des lapins.

Le 18 décembre dernier, j’ai appelé des membres de la famille Rousseau. Comme j’ai espéré qu’on me raccroche la ligne au nez ! Je me serais alors pointée dans le bureau de mon supérieur pour lui dire : « Voyez, c’était pas le moment .» Mais non. L’oncle de Lauren m’a accordé 57 secondes d’entrevue. Moins d’une minute, et pourtant suffisamment de substance dans ces silences et ces quelques mots pour écrire près de deux feuillets.

J’ai fait ce qui m’avait été demandé. Le texte a même été traduit en anglais et publié dans The Gazette, le lendemain, avec ma signature.

Et pourtant, loin d’être fière, je n’avais que ces quelques mots en tête : je suis un vautour.