Affaire Magotta : ma visite de l’appartement 208

Sommaire

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Par Andy Blatchford De Canadian Press (Traduction de l’anglais par Lise Millette, la version originale de ce texte figure au numéro Hiver 2013 du Trente, le magazine du journalisme) De toutes les histoires qu’il m’a été donné de couvrir dans ma carrière de journaliste, aucune n’avait suscité autant de réactions de la part de mes…

Par Andy Blatchford

De Canadian Press

(Traduction de l’anglais par Lise Millette, la version originale de ce texte figure au numéro Hiver 2013 du Trente, le magazine du journalisme)

De toutes les histoires qu’il m’a été donné de couvrir dans ma carrière de journaliste, aucune n’avait suscité autant de réactions de la part de mes collègues que ma visite du printemps dernier sur la scène souillée qu’était devenu l’appartement de Luka Rocco Magnotta.

Ce jour-là, comme plusieurs journalistes et quelques voisins, il m’avait été donné de vivre l’expérience inhabituelle de fouler une scène de crime après le passage des enquêteurs – mais avant que les équipes de nettoyage n’aient eu le temps d’enlever les traces de ce qui s’y était passé.

Dans mon article, j’ai décrit les détails perturbants laissés dans l’appartement 208 et des extraits vidéo de ce que j’avais pu apercevoir. Mon compte-rendu mettait aussi l’emphase sur la réaction désemparée des voisins vivant dans le même immeuble, identifié par la police comme l’endroit où l’étudiant Jun Lin avait été tué.

Après publication de mon texte, les courriels de collègues, de différentes régions au pays, ont commencé à arriver dans ma boîte de messagerie .

« Désolé, je n’ai pas le cran de le tweeter » disait l’un des premier.

D’autres m’ont fait réaliser l’ampleur de cette expérience, notamment « Tu as su recréer une image si réelle de la vie quotidienne dans cet immeuble et de ce que pouvait être l’horreur de vivre chaque jour avec un tueur… Comme si tu avais à ce point absorbé les émotions des gens que tu as rencontré… J’espère que tu n’es pas trop secoué par tout ça. »

Ce message m’a fait douter. Est-ce que les 10 minutes, peut-être plus, passées à explorer cet appartement ont pu laisser un impact psychologique que je ne mesurais pas encore? Heureusement, ça ne m’a pas trop troublé, à l’exception d’un certain malaise lorsque je suis rentré ce soir-là.

Je me souviens avoir marché jusque chez-moi. En sortant de la station de métro vers 1 h du matin, les images de tout ce que j’avais vu dans cet appartement quelques heures plus tôt m’étaient revenues par bribes à l’esprit.

J’ai revu le sang séché sur le rideau de douche, sur le drap rosé encore sur le lit, imbibé dans le tapis et dans le réfrigérateur. Le suspect, à ce moment, était toujours au large.

Sur le chemin vers la maison, je me suis retourné plusieurs fois pour voir si je n’étais pas suivi, s’il n’y avait personne derrière moi dans les rues noires. J’ai même fermé mon iPod, enlevé mes écouteurs et accéléré le pas. Je me suis aussi éveillé plusieurs fois au cours de la nuit.

En y repensant bien, j’ai même été étonné de réaliser m’être senti plutôt bien lorsque j’étais dans cet appartement.

J’ai repensé à ces trois ou quatre voisins qui avaient visité l’appartement 208 avec moi. J’ai aussi repensé à ces autres journalistes. Ceux qui comme moi sont entrés dans le logement avec ces traces et ces odeurs troublantes toujours présentes. Certains sont retournés le jour suivant.

Le journaliste de CBC, Raffy Boudjikanian, est l’un de ceux qui s’est retrouvé sur place en reportage deux journées consécutives. La seconde visite l’a ébranlé bien davantage que la première.

Cette autre fois, il a eu droit à une horrible trouvaille faite par un des experts en nettoyage : des restes humains au fond de la cuvette de toilette. Dans les reportages qui ont suivi, il a été précisé que la police a dû retourner sur la scène afin de récupérer ces nouveaux éléments de preuve.

« Le lendemain matin, je me souviens avoir été incapable de terminer mon bol de céréales », s’est souvenu Boudjikanian.

« Ce n’est pas quelque chose que j’ai gardé en tête continuellement, mais dans les jours qui ont suivi, ces souvenirs me sont revenus, parfois subitement, sans raison et de manière parfois surprenante. »

À présent, il assure ne plus vraiment repenser à ces deux jours.

« J’avoue que je suis parfois prompt à changer de sujet lorsque des gens me rappellent ces instants et me posent des questions à propos de cette expérience » ajoute Boudjikanian.

Il explique que plusieurs personnes l’ont questionné pour savoir comment un journaliste a pu obtenir la permission d’entrer dans cet appartement avant qu’il ne soit nettoyé. On m’a posé ces mêmes questions.

La réponse est simple : nous avons demandé au propriétaire de l’immeuble.

La police a indiqué aux reporters qu’une fois que les responsables de l’enquête ont retiré des lieux tout ce dont ils ont besoin, le reste est laissé derrière. Ces scènes sont souvent remises entre les mains de civils qui doivent faire disparaître les traces de l’horreur et ce, même s’il subsiste un certain risque pour la sécurité du public.

Difficile de dire quelles leçons, si elles existent, me resteront de ce passage dans l’appartement 208. Sans doute qu’un journaliste devrait toujours oser demander – vous ne savez jamais quel genre d’accès pourrait vous être accordé.

Et en ce qui a trait aux effets sur moi, je n’ai pas été en mesure de trouver par quelles profondes révélations je n’ai pas été troublé par tout ça. Et confronté à l’horreur de ce crime, je dois dire que je suis content de ne pas l’avoir été.