Trouver le Nord: regard sur la boussole électorale

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(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Excellent article tiré du site web du Conseil de Presse du Québec. Je le reproduis maintenant même s’il a été diffusé le 30 août. Question de laisser retomber la poussière électorale — par Claude Fortin Couvrir une campagne électorale, c’est un peu comme couvrir des fêtes rituelles comme la fête de Noël, ou encore, des…

(Excellent article tiré du site web du Conseil de Presse du Québec. Je le reproduis maintenant même s’il a été diffusé le 30 août. Question de laisser retomber la poussière électorale)

par Claude Fortin

Couvrir une campagne électorale, c’est un peu comme couvrir des fêtes rituelles comme la fête de Noël, ou encore, des événements répétitifs comme les tempêtes de neige. Chaque fois, les journalistes et les médias se demandent comment faire le travail correctement, mais de façon différente, histoire de mettre un peu de variété dans la vie de leur auditoire… et dans leur propre façon de faire le travail.

Depuis l’élection fédérale 2011, Radio-Canada met à la disposition des citoyens une « boussole électorale » dont l’objectif premier est d’aider l’électeur à se situer par rapport aux orientations des principales formations politiques. Le journal Le Devoir propose depuis peu un outil semblable. Le « comparateur de programme » présente ainsi une quarantaine de grands enjeux répartis sous 10 catégories où la position de chacun des partis est présentée. Là encore, le but annoncé de l’outil est de faciliter la vie des électeurs qui n’ont pas forcément le temps, ni l’envie, de s’imposer la fastidieuse tâche d’éplucher le programme des partis. Le Magazine a voulu en savoir davantage sur ce type d’instruments et la valeur que les médias prêtent aux résultats qu’ils génèrent.

Pas un sondage

À l’autre bout du fil, Yannick Dufresne a la voix hésitante et le souffle court. « Excusez-moi, mais les nuits sont courtes depuis le début de la campagne. Avec la boussole électorale, on doit traiter les données qui entrent sur le site et les analyser avant de les remettre à notre client, Radio-Canada. Je dors à peu près trois heures par nuit depuis le 1er août… » Yannick Dufresne est un des concepteurs de la boussole électorale Pour lui, il s’agit d’abord et avant tout d’un outil pédagogique dont le but est d’aider l’électeur à se positionner par rapport à chacun des principaux partis politiques en lutte pour le pouvoir à Québec. « C’est un concept qui existe depuis une dizaine d’années environ. Ça a été développé ici et là par des politologues américains et européens et nous, on a collaboré avec une petite entreprise néerlandaise pour adapter leur concept au contexte canadien aux dernières élections fédérales. »

Le doctorant en science politique à l’Université de Toronto insiste sur un point : la boussole électorale n’est pas un sondage puisque la méthode de collecte des données ne répond pas aux critères stricts des sondages qui prévoient, notamment, l’utilisation d’un échantillonnage choisi au hasard. « C’est certain que ce qu’on fait, c’est une collecte de données. Notre échantillon n’est pas représentatif, il y a un biais de sélection, c’est certain, parce que les gens s’auto sélectionnent dans l’échantillon. »

Malgré ce biais d’échantillonnage, M. Dufresne a foi dans la valeur des données qu’il collige par le biais du site de Radio-Canada. « L’idée même d’un sondage est fondée sur un échantillon probabiliste. C’est-à-dire que chaque citoyen de 18 ans et plus a une chance égale d’être sondée dans une région et un moment donné. Or, avec le développement des nouvelles technologies, des cellulaires et des nouveaux moyens de communication, beaucoup de gens n’ont plus de ligne de téléphone terrestre – le principal moyen qu’utilisent les sondeurs pour joindre les gens –, ce qui fait qu’il y a de plus en plus de gens qui ne sont tout simplement plus dans l’échantillon. Conséquence : c’est devenu presque impossible d’obtenir un échantillon probabiliste aujourd’hui. Donc les maisons de sondages qui font leurs sondages par téléphone vont souvent parler à des gens sans emploi ou retraités. Il y a des tranches complètes de la population qui ne sont pas représentées dans les résultats, donc les données sont biaisées. Les sondages internet sont aussi biaisés parce que leur marge d’erreur, c’est celle du nombre de personnes sondées à même la banque de personnes qui se sont inscrites sur leur site pour être sondées. Donc, eux aussi ont un biais de sélection, comme nous. »

La ligne apparaît plutôt mince entre un sondage et une consultation du type de celle que mène l’équipe de la « boussole ». « C’est comme un immense vox populi », illustre Yannick Dufresne. « On a tellement de données qu’on est capable de les recréer et de les pondérer grâce à des données de recensement et des algorithmes et des modèles statistiques pour rendre [nos résultats] représentatifs de la population… » Comment faire, dans ce contexte, pour s’assurer que la boussole n’est pas manipulée par des groupes ou des partisans qui veulent fausser les résultats? « On a différents filtres de sécurité, dont je ne donnerai pas les détails, pour éviter que des gens utilisent notre outil de façon abusive ou malhonnête. Donc on collecte des données dont on est confiant qu’il s’agit de données uniques, puis on a tellement de données qu’on est capable de les pondérer avec les données de recensement [de Statistique Canada]. Sur les 400 000 et quelques questionnaires remplis jusqu’à présent, on estime qu’il y a environ 150 000 utilisateurs uniques. »

Un outil ludique

« L’outil est intéressant », observe le professeur en éthique des médias, Marc-François Bernier. « Là où il faut être prudent, par contre, c’est dans l’utilisation qu’on fait des données qui sortent de cet engin. Les résultats sont non probabilistes; c’est comme un immense vox pop en fait. Ces résultats ne sont donc pas fiables. Si on les présente comme un juste reflet de la réalité, on se retrouve devant un problème éthique », avance M. Bernier. L’équipe de Radio-Canada a produit huit reportages à partir des résultats de la boussole électorale depuis le début de la campagne [au 30 août 2012].

Nous avons soumis l’écoute de ces reportages à la spécialiste des sondages à l’Université de Montréal, la sociologue Claire Durand. La chercheuse observe d’abord que, de façon générale, le journaliste qui produit les reportages ainsi que les extraits des spécialistes de la boussole incorporés dans ces reportages n’assimilent pas les données issues de la boussole à celles d’un sondage scientifique. Mme Durand observe cependant certains « glissements » dans la présentation de ces reportages par l’animatrice du journal télévisé. « Radio-Canada avance, par exemple : « les électeurs pensent » ou encore, dans le cas de l’appréciation qu’ont les répondants des différents chefs : « l’opinion des utilisateurs de la boussole a changé depuis une semaine ».

Or, c’est faux. D’abord parce que les participants à la boussole ne sont pas nécessairement une représentation juste des électeurs, et ensuite parce qu’on ne peut comparer l’évolution de l’appréciation qu’ont les répondants de la boussole des di érents chefs, puisque ce ne sont pas les mêmes personnes qui ont répondu au questionnaire. » Dans ce dernier cas, remarque Claire Durand, « on dit que l’opinion des utilisateurs a évolué par rapport à Françoise David. On aurait dû dire que les nouveaux utilisateurs sont plus favorables à Françoise David, ce qui correspond à la réalité. »

Selon Claire Durand, la façon dont sont présentés les résultats peut « donner l’impression qu’il s’agit d’un juste reflet de la réalité. » Ce qui n’est pas le cas. Les efforts mis par l’équipe de la boussole électorale pour pondérer les résultats, par groupe d’âge, par sexe ou par profil socio-économique, par exemple, ne permettent pas non plus de corriger les biais sociopolitiques des répondants, croit Mme Durand. « Les personnes âgées qui vont répondre à la boussole électorale, par exemple, ne sont pas représentatives de la population de leur âge. Les gens qui vont sur Radio-Canada présentent un profil politique particulier. Lors de l’élection de 2007, pour prendre cet exemple, les utilisateurs de Radio-Canada étaient de toutes les affiliations politiques sauf de l’ADQ. »

Le co-concepteur de la boussole électorale défend toutefois la valeur des résultats générés par la boussole. Même s’il admet le biais qui existe dans la sélection des participants, Yannick Dufresne soutient que les conclusions qu’il tire des questionnaires sont fiables. Il affirme avoir soumis les résultats de ses analyses à de nombreux experts qui n’ont pu trouver de failles. « Je suis allé voir des gens qui étudient la culture politique canadienne, je leur ai montré nos résultats puis je leur ai demandé s’ils avaient du sens puis jamais personne n’a pu contredire nos résultats. »

Ce qui préoccupe davantage la chercheuse de l’Université de Montréal n’est toutefois pas de nature méthodologique mais éditoriale. Dans le reportage du 16 août 2012, Claire Durand observe que l’équipe de Radio-Canada a accordé plus d’importance à l’enjeu classé 5e par les utilisateurs de la boussole, la corruption, qu’à l’économie et la santé, pourtant jugés plus importants par ces mêmes utilisateurs. « Le reportage insiste sur cet enjeu [la corruption] plutôt que sur ceux qui arrivent aux rangs précédents. Le 23 août, [Radio-Canada produit un] reportage spécifique sur la corruption alors qu’il n’y a eu aucun reportage spécifique sur les priorités des utilisateurs, soit l’économie et la santé. [Le journaliste] dit que la corruption est un enjeu de plus en plus important, ce qui n’apparaît pas dans les données. Il dit également que l’éducation et les questions constitutionnelles sont en chute libre, ce qui n’est pas évident dans le graphique. De plus, ces enjeux semblent au même niveau que la corruption. »

Marketing

La boussole électorale constitue cependant un formidable outil de marketing. « C’est clair que ça génère de l’achalandage sur le site [internet] de Radio-Canada », soutient Marc-François Bernier. « À ce niveau [le diffuseur public] ne fait pas exception par rapport aux autres entreprises de presse. » La chasse aux cotes d’écoute est en effet effrénée dans le monde restreint de l’information au Québec, où chaque téléspectateur de plus compte. L’écoute des reportages de Radio-Canada portant sur la boussole électorale nous permet d’ailleurs d’observer aisément l’importance qu’accorde le diffuseur public à son outil, qui lui permet de se distinguer de la concurrence. Sauf exception, la présentatrice du journal télévisé amorce son texte en appuyant fortement sur l’extrême popularité de la boussole tout en rappelant le dernier bilan du nombre d’utilisateurs…

La suite (encore longue) de cet article sur le site web du Conseil de Presse du Québec en cliquant sur ce lien.