La difficile couverture du conflit israélo-palestinien

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(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du blogue de Grégory Philipps, correspondant en Israël et dans les territoires palestiniens de Radio France — APRÈS GAZA Etre journaliste dans cette région du monde vous soumet inévitablement à de multiples pressions, critiques, engueulades, voire insultes. C’est le lot quasi quotidien des reporters qui couvrent ce conflit israélo-palestinien et nous l’acceptons, connaissant l’écho…

(Tiré du blogue de Grégory Philipps, correspondant en Israël et dans les territoires palestiniens de Radio France)

APRÈS GAZA

Etre journaliste dans cette région du monde vous soumet inévitablement à de multiples pressions, critiques, engueulades, voire insultes. C’est le lot quasi quotidien des reporters qui couvrent ce conflit israélo-palestinien et nous l’acceptons, connaissant l’écho que rencontre (en France notamment) ce conflit et les passions qu’il déclenche, même à trois mille kilomètres de Jérusalem. Souvent ces critiques, pressions, engueulades et insultes émanent de militants des deux bords. En mémoire, il faut toujours garder le conseil que donna en 1917 le premier ministre britannique David Lloyd George à Ronald Storrs, qui venait d’être nommé gouverneur de Jérusalem et qui était l’objet de critiques enflammées tant de la part des juifs que des Arabes : « et bien, si l’un ou l’autre camp cesse de se plaindre, vous serez renvoyé ».

Durant l’opération militaire Pilier de Défense déclenchée le 14 novembre dernier, et comme à chaque escalade de la violence, le travail des journalistes a été soumis aux critiques. Elles sont les bienvenues quand elles sont argumentées mais inacceptables quand elles relèvent de l’insulte.

La couverture des évènements de ces derniers jours mérite donc quelques explications et éclaircissements.

Le mercredi 14, le jour du début de cette offensive militaire, je me trouve (presque par hasard) à Gaza pour un projet de magazine pour France Inter, que je m’apprête à tourner dès le lendemain matin. En milieu d’après midi, la voiture du chef militaire des brigades Ezzedine Al Qassam est visée par un missile israélien. Quasiment dans les minutes qui suivent, une pluie de roquettes est tirée depuis Gaza vers le sud Israël et l’aviation de l’état hébreu lance ses raids aériens sur la bande de Gaza. Une semaine de guerre vient de débuter. C’est donc presque involontairement que je me trouve du coté des palestiniens et des gens de Gaza pour raconter ce conflit, plutôt que du coté des habitants de Sederot, Ashdod ou Ashqelon. Dès le jeudi matin, Radio France décide de dépêcher sur place et depuis Paris deux envoyés spéciaux afin de « couvrir » au mieux tous les aspects de cette offensive militaire. Rapidement nous nous trouvons dans la configuration suivante : deux reporters à Gaza (Emilie Baujard et moi-même), quatre coté israélien (Danièle Tabor et Yves Izard à Jérusalem, Fleur Sitruk à Tel-Aviv, Antoine Giniaux dans le sud israélien). Aucun de ces journalistes n’a compté ses heures et beaucoup dormi. A l’antenne, les reportages ont été variés et nombreux, donnant la parole aux populations des deux côtés. Et cela été le cas jusqu’au cessez-le-feu conclu dans la soirée du 21 novembre.

J’ai durant cette semaine de reportage essayé de raconter honnêtement la vie des gazaouis sous les bombes, tandis que mon collègue Antoine Giniaux racontait la peur des habitants de Sederot se terrant dans les abris. J’ai, parce que cela fait aussi partie de mon travail, publié sur mon compte twitter et les sites de Radio France de nombreuses photos illustrant la situation dans la bande de Gaza. Un auditeur m’écrit (de manière extrêmement courtoise et polie et je l’en remercie) pour me dire que les images publiées (de maisons bombardées notamment)« participent du clivage insolvable, aboutissant à un racisme épidermique. Ce type de photos continue de servir les terroristes du Hamas et vous en êtes parfaitement conscient. Elles servent la cause des islamistes radicaux qui vivent en France et se préparent à de nouvelles actions. Il faut montrer autre chose, parce que vos photos ne permettent absolument pas de comprendre ce conflit. Les victimes sont des deux côtés ».

Je pense au contraire qu’il faut montrer et raconter la réalité d’une guerre. Sans parti pris et sans idéologie. Ce conflit n’est pas le mien. Je ne suis qu’un observateur extérieur. Même si moi aussi j’habite ici, et que ma famille a vécu (pendant que j’étais à Gaza) la terreur des alertes à la roquette sur Jérusalem.

C’est ensuite aux rédactions parisiennes d’alterner les reportages tournés coté palestinien et coté israélien, afin que l’auditeur saisisse toute la complexité de la situation. Mais le reporter sur le terrain est là pour raconter ce qu’il voit, et dire cette réalité : la guerre fait des morts. Parfois des civils. Parfois des enfants. La petite Tasmine, 9 ans, a été tuée devant sa maison du camp de Chati le 17 novembre par un éclat d’obus alors qu’elle sortait de chez elle pour aller acheter du shampoing à sa sœur. Le dimanche 18, quatre enfants sont morts dans le bombardement de la maison de la famille Dallou. Plus tard, une porte parole de l’armée israélienne a déploré la mort de ces civils mais expliqué que la frappe de cette maison n’était pas une erreur, car le père était membre du Hamas. « Cela fait partie de la tactique du Hamas de se cacher parmi les civils » a précisé le colonel Avital Leibovich. Peut-être. Mais étant à Gaza, je ne peux pas ne pas relater la mort de ces quatre enfants, qu’à mes yeux rien ne justifie. A ceux qui m’ont écrit dans des messages qui soulèvent le cœur que ces quatre gamins étaient des terroristes, je réponds qu’ils ont perdu la raison et toute humanité. Les enfants qui meurent à Gaza, et ceux du sud Israël, méritent la même compassion. Ils n’ont rien à voir avec ce conflit, n’ont rien demandé. L’indignation sélective de certains (uniquement pour les victimes palestiniennes ou uniquement pour les victimes israéliennes) me parait pour tout dire, abjecte.

On m’a aussi longuement interrogé et plusieurs fois interpellé ces derniers jours sur la prétendue subjectivité des journalistes qui couvrent ce conflit. Je veux parler au nom de mes confrères. Tous ceux qui ont été nommés à ces postes de correspondants au Proche-Orient le sont généralement après une déjà longue carrière, et souvent parce que la qualité de leur travail a été reconnue par leurs pairs. Pourquoi ces journalistes, rompus aux terrains difficiles, perdraient-ils dès qu’ils mettent les pieds ici, tout professionnalisme, et toute objectivité ? C’est absurde.

Comment être équilibré enfin ? Comment assurer une « fair and balanced coverage » comme disent les médias américains ? C’est un souci de chaque instant. Mais vouloir être à tout prix équilibré revient parfois à travestir la réalité. Car le conflit que nous couvrons n’est par nature pas équilibré. Il oppose un état, Israël (démocratique) à une entité (considérée comme terroriste par de nombreux pays dont les Etats-Unis et l’Union Européenne), le Hamas. Il oppose l’une des armées les plus puissantes du monde (la dixième en terme d’importance) à des groupes armés équipés de lance-roquettes et de missiles de plus en plus perfectionnés mais dont la force de frappe n’est évidemment pas comparable à celle des F16 ou des navires de guerre israéliens. Le nombre de victimes liés à ce nouvel accès de violence n’est enfin pas comparable : plus de 170 côté palestinien, 6 côtés israélien.

Pour aller plus loin dans cette réflexion, je vous propose de lire ces trois papiers particulièrement intéressants. Le premier est signé de la journaliste de la chaîne Al Jazeera Sherine Tadros.

Le second a été écrit par un philosophe et juriste, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et publié par le journal Libération le 22 novembre dernier.

A lire enfin cet article de Patrick B. Pexton, médiateur au Washington Post.