Jusqu’où aller lorsqu’on rapporte une agression sexuelle?

(Les textes que je publie dans cette revue de presse sont des références. Il ne faut pas les interpréter comme des opinions personnelles. Pierre Tourangeau)

Tiré du magazine en ligne du Conseil de Presse du Québec

La question est délicate et n’admet visiblement aucun consensus. Pour certains, on doit en donner le moins possible, histoire de ne pas entretenir les stéréotypes existants. D’autres, au contraire, estiment que ces événements doivent être rapportés avec la plus grande fidélité possible, afin de dénoncer toute la barbarie des événements. Chronique sur une tâche funambulesque.

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Nombreux sont ceux qui remettent en question l’habitude de certains journalistes de rapporter les détails scabreux et sordides d’agressions sexuelles. Outre le risque inhérent de blesser la victime, certains intervenants spécialisés en matière d’agression sexuelle suggèrent que plusieurs des détails rapportés ne sont pas toujours nécessaires à la compréhension d’une agression sexuelle et peuvent même contribuer à perpétuer certains préjugés et stéréotypes. N’en déplaise, le travail du journaliste est de rapporter les faits tels qu’ils sont, plus particulièrement en matière judiciaire où la couverture médiatique assure que la justice demeure publique et transparente.

Comment trouver, dans ces circonstances, un équilibre entre ces deux impératifs — celui d’informer le public, sans tomber dans le sensationnalisme? À partir de quand donne-t-on « trop » de détails? Peut-on rapporter un crime sordide sans s’y aventurer?

Trop de détails… c’est comme pas assez

« Ce que la victime souhaite avant tout c’est de ne pas être reconnaissable », remarque d’entrée de jeu Deborah Trent, fondatrice et directrice du Centre pour les victimes d’agression sexuelle de Montréal. Aucune information permettant d’identifier une victime ne doit donc être publiée — tel est le principe premier qui doit guider les médias dans la couverture d’agressions sexuelles. Mais ce n’est qu’un début selon elle, un minimum si l’on peut dire, car au-delà des informations pouvant mener à une identification, « il faut toujours penser : est-ce que c’est quelque chose de vraiment nécessaire? Est-ce que je l’écris parce que ça donne du piquant à l’histoire? » ajoute-t-elle.

Isabelle Richer, journaliste couvrant la scène judiciaire à Radio-Canada, estime pour sa part que l’auditoire du diffuseur public s’attend à une certaine pudeur dans le traitement de ces affaires, et qu’il s’impose en conséquence une certaine forme d’autocensure. Reste que cette retenue ne peut — et ne doit — pas être absolue. « Il y a une limite entre établir ce qui s’est passé et ce que l’accusé a fait et en mettre plus ce qui est nécessaire à la compréhension de l’affaire », insiste la journaliste. Certains détails, qui sont parfois sordides et très explicites, peuvent être au cœur de l’histoire et en cour, ils constituent l’essentiel de la preuve. Conséquemment, cette dernière rappelle qu’on doit tout de même en rapporter aux fins de la compréhension du public. Comment expliquer qu’un accusé reçoive une peine très sévère pour une agression sexuelle sans parler de certains aspects de l’agression? Sans les détails, la peine décernée à l’accusé a peu de sens. « Je ne peux pas faire abstraction de la gravité des gestes qui ont été commis et juste dire « attouchements sexuels ». C’est là où le talent du journaliste est mis à contribution. Il devra trouver une formule qui exprime ce qui s’est dit en cour sans utiliser les mêmes mots.[…] C’est tout l’équilibre que l’on doit trouver entre comment dire les choses et comment ne pas dénaturer ce qui a été dit. »

Deborah Trent, pour sa part, est plus prudente. À son avis, rapporter les gestes sexuels spécifiques commis de lors de l’agression n’est pas du tout nécessaire. « C’est très gênant pour la victime. Mais je dois mentionner que j’ai rarement vu ça. Il faut rester dans le général. Il me semble que dire qu’une personne a subi une agression sexuelle, c’est assez. »

Eli Sanders, journaliste pour l’hebdomadaire The Stranger à Seattle, considère quant à lui qu’il est difficile de trouver des points de repère absolus en cette matière. « Un auteur sait s’il est délicat par rapport au sujet dont il traite. Il sait lorsqu’il tombe dans le sensationnalisme. Il faut arrêter avant d’y arriver. »

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